FIÉVÉE
que produire sur moi une certaine impression que je ferais partager ensuite à mes collègues, c'est-à-dire me convaincre et les convaincre par moi du besoin que^ le ministère avait de son appui. Je le compris à merveille et j'eus quelque mérite à supporter avec sérieux et sang-froid la fatuité avec laquelle il espérait, à force d'insultes, se faire acheter. Si j'eusse été à la place de M. de Richelieu et surtout deDecazes, le marché eût été bientôt fait, mais Decazes n'avait pas assez d'esprit pour apprécier la puissance de l'esprit, et pour mesurer la distance qu'il y avait d'un pamphlétaire à un pamphlétaire. Il ne comprenait pas qu'il fallût d'autres manières et plus d'argent pour acheter Fiévée qu'un des rédacteurs de son Journal des Maires. D'un autre côté, la probité trop innocente du duc repoussait l'idée d'employer la bourse du Roi ou les fonds de l'P^tat à soudoyer la plume ou le suffra'ge d'un homme si peu estimable. Laine sur cet article n'était guère plus avisé et Pasquier qui ne connut jamais aucune répugnance, en avait pourtant une contre Fiévée, parce qu'il ne cessait de faire rire le public à ses dépens. L'occasion fut donc encore manquée. Fiévée continua de nous faire la guerre et mérita d'être compté parmi les plus dangereux de nos ennemis.
« Un adversaire d'un autre ordre fît alors une nouvelle épreuve de la générosité de M. de Richelieu. M. de Talleyrand, banni de la Cour depuis la scène qu'il avait faite chez l'ambassadeur d'Angleterre au président de la chambre des députés, vint reprendre ses fonctions de grand chambellan; Decazes n'aurait pas été fâché de prolonger sa disgrâce ; mais il ne veut point avoir d'ennemis irréconciliables de peur d'aliéner aucune des chances que peut lui présenter l'avenir. Il laissa donc faire M. de Richelieu qui brûlait de mettre
230 DIFFICULTES SUSCITEES A M. MOLE.
un terme à l'exil d'un homme qui passait pour lui vouloir tant de mal. Le jour où M. de Richelieu obtint l'agrément du Roi, son cœur fut soulagé d'un grand poids, et il me l'annonça comme un triomphe.
(( Quant à mon département, il souffrait de la nonchalance de M. de Richelieu qui seul aurait pu me défendre de l'envie du favori et de l'ombrage que je causais au maréchal Gouvion. Ce dernier n'avait fait que passer à la Marine où il était tourmenté de la crainte que j'y effaçasse le souvenir honorable qu'il y avait laissé. Au conseil comme à la guerre, il eût mieux aimé échouer ou se faire battre que de partager l'honneur du succès. Les demandes que je faisais au conseil étaient en généra] repoussées, mes vues contrecarrées. On frémissait que je ne donnasse à ce ministère de la Marine, jusque-là assez obscur et négligé, un certain éclat. 11 fallut donc me borner à faire en quelque sorte le bien à la dérobée et sans aucun bruit. La flûte, la Normandie, me ramena alors de l'île de Bourbon, où il commandait, un certain Bouvet de Lozier, compromis autrefois dans la conspiration de Georges et celle de la machine infernale. Il avait mis la colonie en feu et on lui avait donné un successeur, M. de la Hitte, homme aussi incapable qu'il était dangereux. Bouvet se présenta à moi avec la confiance d'un homme qui se sent fort de ses services. Je le déconcertai par mon accueil et répondis à ses demandes que sa conduite serait examinée par une commission spéciale, conformément à l'ordonnance et qu'il ne pourrait être admis à voir le Roi que quand Sa Majesté aurait prononcé sur l'avis de la commission et mon rapport.
<( Je reçus en même temps la nouvelle que Carra Saint-Cyr était arrivé à la Guyane, dont il avait repris
SERTV^ICES RENDUS. 231
possession pour la France et que la Martinique avait re(;u le général Douzelot, son nouveau gouverneur. La tâche de Douzelot était difficile. Pichon, dont j'ai parlé et dont on a vu que j'avais rédigé les instructions, m'adressait les rapports qui représentaient cette Antille jadis si florissante dans l'état le plus afiligeant. Nos colonies étaient comme avant la Révolution le réceptacle des mauvais sujets et même des criminels dont les familles voulaient se débarrasser tout en les dérobant au châtiment et à la honte.
(( Ces familles ne pouvaient plus obtenir de lettre de cachet. Il fallait que celui qu'elles rejetaient de leur sein consentit à s'exiler lui-même. C'est ainsi que je trouvai employé dans nos comptoirs de l'Inde un homme que j'avais beaucoup rencontré dans le monde et qui portait un des beaux noms de l'ancienne noblesse. J'appris qu'il s'était fait prendre la main dans le sac à la face de toute la colonie, qui lui aurait fait un mauvais parti s'il n'avait promptement disparu.
Plusieurs pairs, plusieurs familles, vinrent me confijr de tristes secrets et me prier de leur rendre de douloureux services. Mais c'était en vain qu'ils invoquaient l'arbitraire, rien ne se pouvait, si le coupable ne se prêtait aux vues que l'on avait sur lui. C'est ainsi que je pus être utile à mon oncle Lamoignon. Il avait eu de sa longue liaison avec M™^ Lindsay, un fils qu'il avouait, qu'il présentait et que même il avait été plusieurs fois tenté de reconnaître. Ce jeune homme, d'une figure charmante, était né avec un sang si bouillant qu'il était naturellement porté à tous les excès. Elevé a Saint-Cyr sous Napoléon, il élait devenu officier dans les chasseurs de la garde impériale et fît plusieurs campagnes avec distinction. Depuis la Res-