‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 104 sur 204 · LA TRAITE DES NOIRS · texte numérisé non relu

LA TRAITE DES NOIRS

chose est assez importante pour que j'entre ici dans quelques détails.

« Que la religion s'unisse à la pitié pour réprouver ces spéculations sur la chair humaine, personne ne le conteste ; d'où vient donc l'indifférence qu'on rencontre sur ce sujet dans toutes les classes et dans tous les pays?

« C'est que la scène est trop lointaine, c'est qu'entre la côte d'Afrique et nous s'élèvent bien d'autres cris de douleur qui épuisent notre sympathie et ont lassé notre pitié. Quelques âmes rares, ardentes et chrétiennes, poursuivent seules les misères humaines depuis le pôle jusqu'à l'équateur aussi loin qu'il a plu au Créateur ou à la méchanceté de notre espèce de les répandre. Les gens du monde sourient légèrement aux efforts des amis des nows en les appelant dédaigneusement du nom de philanthropes, mais qui le croirait? les dévots ne leur sont pas toujours plus favorables. C'est à Monsieur que je dus d'apprendre leur secret. Un jour, en ma présence, on parlait devant ce prince d'un vaisseau négrier qu'on venait de saisir à Nantes, dans lequel certaine disposition des fers, des chaînes trouvées à fond de cale attestaient les tortures réservées aux victimes. « Sans doute, s'écria-t-il, tout cela est affreux, c'est révoltant !... Il n'y a qu'une seule chose à dire, c'est qu'ils reçoivent le baptême. » Quant à nos villes maritimes qui vivent ou s'enrichissent par le commerce de nos colonies, il ne faut pas s'étonner de leur froideur ou de leur sourde opposition à toute répression de la traite et si elles ne voient dans la croisade prèchée par l'Angleterre, que le dessein d'anéantir nos possessions d'outre-mer.

« Ce qui s'est passé dans les deux mondes depuis

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trente ans, a décidé cette grande question et rien ne saurait préserver d'une chute totale et prochaine, le système colonial fondé sur l'esclavage. L'exemple de Saint-Domingue ouvre invinciblement aux nègres la carrière de la civilisation. Ils ont soulevé le poids de cette malédiction qui depuis Gham semblait peser sur eux. Le continent américain tout entier a proclamé et reconnaît des principes incompatibles avec leur esclavage; enfin, la vieille Europe, ce foyer encore ardent, quoique peut-être épuisé de civilisation, a elle-même donné le signal de tous les affranchissements, de la réparation de tous les torts et de la reconnaissance de tous les droits. Peu importe donc que l'Angleterre ait ou non voulu tendre un piège, elle y tombera la première en subissant la loi commune. Le temps et la civilisation ont amené à cette époque où l'homme ne peut plus avoir l'homme pour esclave, où les peuples ne peuvent plus obéir qu'aux lois et où les lois ne peuvent plus être, selon la belle définition de Montesquieu, que l'expression des rapports des hommes entre eux.

« Toutefois ceux qui poursuivent en Angleterre l'abolition de la traite sous le nom iïmms des noirs, disposent d'un certain nombre de voix dans le parlement et les ministres, quels qu'ils soient, comptent avec eux. Aussi l'ambassadeur Stuart se plaignait-il fréquemment a M. de Richelieu et à moi des infractions multipliées aux lois prohibitives de la traite qui se faisaient sous pavillon français et surtout dans nos possessions d'Afrique, telles que le Sénégal et la Corée. J'avais cependant prescrit toutes les mesures de répression et de surveillance qui étaient en mon pouvoir, tant dans nos ports que dans nos colonies. Li commandant par intérim du Sénégal, Fleuriau, avait

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