LA CORRESPONDANCE DE M""* D EPINAY
jVfme d'Epinay. Ici les secrets révélés étaient bien plus précieux. On y voyait à nu toute. la corruption et la turpitude de ces graves précepteurs du xviii« siècle. L'agrément du style ajoutait encore à l'intérêt du sujet, aussi l'effet fut-il prodigieux. Quelque fatigué et souffrant que je fusse, je passais la nuit à lire ce surprenant écrit. M™* d'Épinay était tante de M"« Mole et j'avais passé ma vie, en entrant dans le monde, au milieu des personnages qu'elle cite. M""® d'IIoudetot, Saint-Lambert, et tant d'autres étaient presque vivants encore pour moi.
(( Un livre d'un genre bien différent signala la même époque et commença la réputation de son auteur. Le premier volume de l'Indifférence en matière de religion, par l'abbé de Lamennais, montra un écrivain très distingué et reproduisit des doctrines, qui dans un siècle plus religieux, eussent été menaçantes pour la civilisation et le bonheur des hommes. Toutefois, avec des princes tels que les nôtres, il n'était pas sans raison de voir dans le livre de l'abbé de Lamennais un symptôme de réaction contre ces philosophes dont la correspondance de M™® d'Epinay avait trahi tous les secrets. L'esprit religieux, exploité par l'ambition, voulait prendre sa revanche et les jésuites essayaient d'avoir raison de Voltaire et de Diderot.
« Le théâtre vit aussi s'éloigner alors le meilleur acteur que le xviii'' siècle ait formé. Fleury quitta la scène, et avec lui la bonne comédie quitta la France. Je n'ai guère aimé le spectacle que pendant une année de ma jeunesse. Je préfère lire une bonne pièce de théâtre à la voir représentée. C'est un plaisir trop passif pour moi que celui de spectateur; l'âme et le corps y sont trop immobiles. En général le malaise et l'ennui me gagnent tout de suite si je n'agis. Une
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individualité exagérée et maladive, l'effort que je fais habituellement pour vivre , détournent sur moi, et malgré moi, mon attention si elle n'est maîtrisée par une passion ou captivée par l'action et le mouvement. De là vient mon peu de goût pour le spectacle et la gêne que j'éprouve au bout d'une heure que j'y suis, h moins que la musique qui a sur moi tant de pouvoir ne s'y empare de mon imagination et de mes sens. Lorsque je suis entré dans le monde, la tragédie était faiblement jouée, mais la comédie était portée au plus haut degré de perfection où l'ait jamais vue aucun peuple civilisé. Mole, Fleury, Dazincourt, Grandmesnil, Michaud, M"^* Comtat, Mars, Devienne, Vanhove offraient une réunion de talents qui peutêtre ne se reproduira plus. Les beaux-arts, les mœurs élégantes, les plaisirs exquis s'évanouiront devant les habitudes sévères et positives des gouvernements représentatifs.
« M. Rov n'était qu'un simple procureur, commun de figure, de manières et de langage, ne sachant rien que l'argutie et la chicane, mais ayant une grande aptitude aux affaires et ayant si bien gouverné les siennes, que tant en biens nationaux qu'autrement il s'était arrangé une petite fortune de 900 000 livres de rentes environ. Il avait une ambition démesurée de parvenir au ministère des Finances et il s'y croyait des titres irrésistibles depuis ses succès annuels à la chambre des députés comme rapporteur du budget. 11 se signala de nouveau cette année par un rapport sur les dépenses qui dura deux heures et fut comme à l'ordinaire remarquable par la méthode et la clarté. Il proposait l'adoplion de toutes les propositions du ministère. Seulement la commission dont il était l'organe avait ajouté aux dispositions générales un
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article portant que tous les ans les comptes seraient présentés à l'ouverture de la session, disposition importante et qui seule pouvait empêcher que la présentation des comptes fût illusoire. Il était honteux pour le ministère, qu'il ne l'eût pas lui-même proposé, mais je n'avais pu amener Decazes et Corvetto à y consentir. Du reste, en présentant ses vues sur la comptabilité et sur toutes les économies, Roy ne nous avait pas épargné les leçons. Sa critique était celle d'un homme qui ne voulait se rendre gênant ou se montrer habile que pour nous forcer à le faire asseoir parmi nous. Il termina par sa déclaration populaire et menaçante que si les charges extraordinaires ne cessaient pas cette année il n'y aurait aucun moyen d'établir le budget de 1819.
« La commission et son rapporteur n'avaient point traité la marine avec indulgence. Malgré les réformes opérées, ils trouvaient les dépenses, surtout celles des colonies, trop considérables et ils proposaient une réduction de 1.700.000 francs sur ma demande, déjà si restreinte de 44 millions.
« Cependant la discussion de la loi des douanes s'ouvrit avec celle du budget et présenta un incident remarquable. Lo droit dp transit accordé en 1814 pour les denrées coloniales était vivement réclamé par nos départements du Rhin. Il leur aurait procuré un bénéfice annuel que leur enlevaient les habitants de l'autre rive du tleuve. La politique criait bien haut d'accueillir leur demande. Ces départements étaient afîectionnés au régime impérial, ils avaient tout perdu à la Restauration et c'était une occasion de ramener l'opinion de leurs habitants. Dans le cabinet, M. de Richelieu, Pasquier, Decazes et moi nous avion? gagné leur cause contre le ministre des
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Finances, Laine, et surtout le directeur général, Saint-Cricq, qui porta dans cette question une obstination très singulière; mais les intrigues et les intérêts de ports de mer et surtout de Bordeaux l'emportèrent et le transit proposé pour l'Alsace par le gouvernement fut rejeté à une majorité de cinq voix. La chambre des pairs le regretta et exprima le désir que le gouvernement renouvelât sa proposition dans la session suivante.
« Ce fut le chef de l'extrême droite, le rival et l'ennemi de Villèle, qui parla le premier sur le budget. Ce discours de la Bourdonnaye était annoncé d'avance et son auteur en attendait beaucoup d'effet. Il débuta par une revue générale de l'administration et de la situation de la France. Puis il se jeta dans ces lieux communs sur l'économie, qui sont obligés pour tout adversaire du budget et, de la critique de la centralisation ainsi que de la peinture un peu chargée de ces inconvénients, il fît sortir le vœu du rétablissement des administrations provinciales. Le Conseil d'Etat toujours en butte aux deux oppositions eut son tour; enfin la Bourdonnaye revint encore sur les événements de Lyon, accusant le ministère et Decazes d'avoir craint la lumière, colomnié les fonctionnaires qu'il voulait destituer, au lieu de laisser les tribunaux trouver les vrais coupables et débrouiller le chaos de tant de manœuvres ténébreuses. Il fallait une rare impudence à l'orateur pour tenir ce langage. Il savait mieux qu'aucun autre quelle considération avait arrêté les recherches et quelles personnes on avait craint de trouver compromises. Si Decazes et le conseil avaient voulu me croire, nous n'aurions pas encouru un tel reproche et l'on eût ôté à l'opposition un argument sans réplique.
« Après la Bourdonnaye, le banquier Laffitte monta à la tribune; son discours se ressentit de sa position; il était associé à Baring et avait pris une part considérable dans les derniers emprunts. Sa critique en fut radoucie et s'il parut encore attaquer le ministère, c'était pour l'avertir et non le renverser. 11 parla du reste avec facilité, élégance et netteté sur l'état de nos finances et le nouveau système d'emprunt. Il prêcha à son tour l'économie; loua le ministère d'avoir fondé la liberté et l'égalité en France par l'ordonnance du 5 septembre, par la loi des élections et celle du recrutement. Il termina en lui demandant d'achever son ouvrage en renonçant aux lois d'exception complétant nos institutions. Un ministère plus éclairé que le nôtre aurait reconnu à un tel langage la situation hésitante de celui qui le tenait, il se serait aperçu que Laffitte était arrivé à ce moment qui se rencontre dans la carrière de tous les hommes politiques, où il est presque également aisé de les faire s'engager parmi les dé^'enseurs ou les ennemis du pouvoir. Au lieu de cela Decazes, Pasquier, Laine, M. de Richelieu et Corvetto lui-même, ne furent frappés que de l'ingratitude de Laffitte qui osait encore faire quelques critiques du ministère tout en profitant de ses emprunts.
« Casimir Périer fut bien plus vif que Laffitte. Il attaqua avec violence la capitulation des Suisses et représenta l'existence de ces régiments étrangers comme une insulte à l'armée nationale. Jusque-là, la chambre n'avait entendu que des orateurs voués à des engagements de parti et qui s'adressaient bien plus aux passions qu'ils ne s'embarrassaient du bien public. Benjamin Delessert montra enfin un bon citoyen a la tribune et le succès universel qu'obtint
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son discours ne pouvait s'expliquer que par l'estime de sa personne. Au lieu de se proposer pour but d'attaquer ou de défendre le ministère, Delessert apprécia ses actes avec impartialité; il prouva par des calculs sans réplique que nos finances s'étaient fort améliorées depuis deux ans et, comparant notre situation à celle de l'Angleterre, il fit voir que nous ne redoutions rien du parallèle; cet honnête homme n'était l'ami ni d'un ministre ni du ministère et il nous servit mieux que ne l'auraient pu faire tous nos amis ensemble.
« Après la Bourdon naye le côté droit n'avait présenté que des orateurs assez obscurs, lorque Villèle demanda la parole; quoique long et diffus, son discours fut assez remarquable. Il n'oublia aucune des questions de finance ou d'économie qui pouvaient s'élever à propos du budget. Par les emprunts, il vint à la politique : « Sans stabilité point de crédit, dit-il. Sans institution point de stabilité. Jetez les yeux sur les nations qui nous environnent, partout vous trouverez institutions municipales, provinciales, diocèses, paroisses et corporations. » Passant à l'administration de la justice, Villèle demanda que le nombre des cours royales fût restreint et le ressort augmenté, et que la formation du jury ne fût plus soumise à l'influence des préfets. Ces vues en un mot tendaient à substituer partout à l'influence du gouvernement celle de l'aristocratie locale. Tout le secret de l'orateur et tout son but, comme sa conduite l'a si bien démontré depuis, était d'opérer la contre- révolution par les intérêts en sauvant les formes constitutionnelles et les faisant sortir, en quelque sorte, du sein de la nation et des chambres, au lieu de la faire descendre du trône, ce qui avait si mal réussi a Charles II et à son successeur. Le thème du côté droit était donc de
demander toujours le rétablissement des administrations provinciales et la suppression du ministère de la police générale. Aussi Villèle refusa-t-il les fonds assignés annuellement aux dépenses secrètes de ce ministère. Il en prit occasion d'accuser ses agents d'avoir servi tous les gouvernements et de trahir celui qui les salariait aujourd'hui. Enfin il insinua le premier, et pour la première fois, que la police ellemême fabriquait les conspirations au moyen de perfides et secrètes provocations.
« L'affaire de Lyon et le mystère dont on s'était obstiné à l'envelopper étaient toujours le prétexte de ces odieuses imputations. Decazes, qui se croyait ainsi attaqué par l'homme le plus accrédité et en apparence le plus modéré de la droite mettait du prix à être défendu par Laine. Celui-ci monta immédiatement à la tribune, mais il fut d'autant plus faible qu'il n'aimait ni Decazes ni sa police. Le seul trait marquant de son discours fut celui qui le termina. <( Pour le dire en passant, s'écria- t-il, ce ministre s'est utilement servi de ses fonds secrets pour déjouer des associations secrètes qui pouvaient devenir funestes à l'Etat et ce n'est pas le moindre service qu'il ait rendu. » Ces paroles dans la bouche de Laine avaient une grande portée. Un homme dont le royalisme et le bourbonisme ne pouvaient être mis en doute, que tous les partis regardaient comme incapable de mensonge et auquel ses rapports comme ministre de l'Intérieur donnaient tous les moyens de savoir la vérité, déclarait a la tribune qu'il existait des associations secrètes, et évidemment contre-révolutionnaires dont la police avait eu à déjouer les trames ; le côté gauche en eut une joie dont Laine fut bien mortifié et le côté droit en poussa des cris de fureur.
« Après Laine, Decazes voulut répondre lui-même à ses ennemis. Il le fit sur les affaires de Lyon avec assez de fermeté et de bonheur et justifia très bien l'allocalion et remploi des fonds secrets. Son succès ne l'empêcha pas de remarquer combien Laine avait paru le soutenir à regret. Mon silence ne lui causa pas moins d'aigreur et quand il revint au banc ministériel, il avait l'air de s'asseoir parmi des adversaires plutôt (|ue de prendre place au milieu d'amis.
u L'assemblée se fatiguait et la discussion générale tirait clairement vers sa fin, quand Bignon renouvela l'attention par un de 'ces discours bien écrit et trop lo;ig qu'il fait toujours. Il s'attacha selon sa coutume il traiter des rapports de la France avec l'Europe. Abordant ensuite la grande et dangereuse question de l'occupation de notre territoire par les armées étrangères et l'examinant dans son principe et dans ses conséquences, il présenta un effrayant tableau du sacrifice qu'elle faisait peser sur nous. Puis en parlant du traité du 20 novembre : « Lorsque des ministres, ajouta-t-il, ont eu le courage de signer de semblables traités, lorsqu'une nation a eu l'héroïsme d'en soutenir le poids, comme il n'y a point d'efforts qu'on ne puisse attendre de cette nation magnanime, il n'y en a pas ([ue l'on n'ait le droit d'exiger du ministère qui lui a fait subir une si cruelle épreuve. »
(( Ce qu'il y eut de plus remarquable dans tout ce discours, ce fut le doute exprimé en cent endroits que les alliés se retirassent à l'époque et aux conditions déterminées par les traités eux-mêmes. L'opposition libérale dans la chambre ou hors de son sein, toute remplie du souvenir de l'ambition de Napoléon, ne [)Ouvait se persuader que les monarques alliés rappelassent volontairement leurs armées d'un pays tel que
la France. Le maréchal Gouvion tout le premier propageait sur ce sujet un doute auquel le public n'était déjà que trop enclin et il me regardait comme un enfant ou comme une dupe, quand je lui disais que les étrangers se retireraient et que les rois pensaient moins désormais à conquérir qu'à se défendre contre l'esprit de réforme. Bignon proposa de ne voter des fonds pour l'entretien de l'armée d'occupation que jusqu'au 30 novembre, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où elle devait repasser nos frontières. De là il attaqua à son tour et avec virulence le ministère sur l'éternelle affaire de Lyon ; enfin il demanda le rappel des bannis de 1815 et il mêla à tout cela des éloges si exaltés de nos armées, des paroles si méprisantes pour les émigrés, que tout le centre se leva avec la droite pour l'interrompre et que, rappelé à l'ordre, il fut obligé de passer plusieurs feuillets, lesquels furent rétablis avec grand soin à l'impression. Après lui, Bonald parla faiblement et la discussion générale fut fermée.
« Avant d'entamer l'examen des articles, la chambre consacra une séance à entendre la commission des pétitions. Il y en avait une qui attaquait une de mes décisions et que je m'attendais à voir soutenue par Villèle ; c'était celle des colons des Iles de France et de Bourbon qui demandaient le paiement de 46 millions de traites annulées par deux décrets impériaux. Ces décrets, justes ou injustes, étaient exécutés depuis longtemps, les rapporter eût été rouvrir l'abime du passé et donner lieu à une multitude de réclamations de même nature et dont la masse, reportée au Grand Livre, aurait détruit notre crédit naissant. Les comités de marine et de finance au Conseil d'Etat ayant d'abord été consultés, le premier avait pensé que les décrets attaqués n'étaient pas susceptibles de revision, l'opi-
Il ion (lu second avait été plus favorable aux pétitionnaires.
« Après un mùr examen, je n'avais pas hésité à me ranger de l'avis du comité de la Marine et c'était contre ma décision que les' colons réclamaient devant la chambre, quoiqu'ils se fussent pourvus au conseil par la voie du comité du contentieux. Villèle soutint que les décrets n'ayant pas été insérés au Bulletin n'avaient jamais eu force de lois. Pour la première fois je montai à la tribune (à la chambre des pairs on parle de sa place) pour y parler d'abondance et je le fis sans beaucoup d'embarras*. Je demandai l'ordre du jour, en observant que le renvoi de la pétition à mon ministère serait sans objet jusqu'à ce que le Roi en son conseil eût prononcé sur le rapport du comité du contentieux. Je montrai en même temps quelques doutes du principe mis en avant par Villèle, que l'insertion au Bulletin fût indispensable pour que les décrets impériaux fussent exécutoires. Corbières me reprit sur ce doute avec un ton de supériorité et d'aigreur. Je remontai à la tribune et lui répliquai avec beaucoup de netteté et d'aisance. J'allai me rasseoir, convaincu que j'avais gagné mon procès, lorsque je vis Pasquier demander la parole. Je ne doutai pas que ce ne fût pour me soutenir ; quelle fut ma surprise en l'entendant appuyer le renvoi au ministère de la Marine que j'avais combattu ! Il ne put toutefois s'empêcher de convenir que ce renvoi serait sans effet, mais il se donna deux plaisirs, celui de se ménager dans l'esprit de Villèle et de ses amis, et celui de me procurer un petit revers.
« Après avoir entendu le résumé de Beugnot rappor-