‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 121 sur 204 · LE MARIAGE DE DECAZES · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE DECAZES

avait fixé son choix. Le lendemain du jour où cette nouvelle parvint à mes oreilles, Decazes, api'ès le conseil, me proposa de revenir à pied avec lui. A peine étions-nous dans la rue qu'il me confia son mariage avec M"® de Saint-Aulaire. Je lui répondis par des lieux communs complimenteurs et nous nous séparâmes. Mais je revins en parler à M. de Richelieu, qui m'en parut inquiet et mécontent. Il me dit que D3caz3s avait trouvé moyen de se faire approuver du Roi, mais que, pour lui, il le voyait avec peine .y<? jeter ainsi du côté des libéraux; ce furent ses propres expressions. « La future, ajouta-t-il, est fort laide et je crains que les espérances que Decazes a conçues de sa fortune ne soient en grande partie déçues. » Il m'expliqua que ces espérances consistaient dans les libéralités présumées d'une tante, duchesse de Brunswick, et dans des réclamations vis-à-vis de la Prusse, dont le succès était bien incertain. Saint- Aulaire était allé en Danemark pour faire comprendre à la duchesse de Brunswick combien elle devait être fièredeson neveu. Ce mariage, nouveau, dès qu'il fut connu, occupa un moment l'Europe, tant on avait l'idée de là toute-puissance du favori.

(( Le duc de Wellingtori qui arrivait à Paris m'en parla à peu près dans le même sens que M. de Richelieu. J'attendais son retour avec impatience, pour le sonder sur une affaire qui aurait pu devenir importante. L'Espagne qui manquait de vaisseaux, ainsi que de tout, nous demandait ceux qui pourrissaient dans nos ports et offrait en échange des colonies, car c'était la seule chose qu'elle pût offrir. D'abord Fernan Nunèz n'avait parlé à M. de Richelieu que de la partie espagnole de Saint-Domingue, et puis il avait laissé entrevoir qu'on pourrait aller jusqu'à nous céder Porto-

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Rico. La difficulté était que l'Angleterre y consentit et cette difficulté me parut au premier coup d'oeil instirmontable. Comment supposer en effet que l'Angleterre nous laissât ainsi sortir de notre nullité coloniale par une acquisition aussi précieuse et qui nous aurait aussi peu coûté? Au premier mot qui put faire pressentir au duc de Wellington mon projet, il m'arrêta en me disant que le ministère anglais qui prêterait la main à un tel arrangement serait coupable de haute trahison. 11 fallut donc en rester là, car la partie espagnole de Saint-Domingue ne nous aurait servi à rien qu'à rendre tout arrangement impossible avec Péthion, et nous ne pouvions donner nos carcasses de vaisseaux à l'Espagne pour de l'argent sans être accusés par l'opposition et la presse de vendre à beaux deniers comptants les restes de notre marine.

« Je m'entendais mieux avec le duc de Wellington sur l'odieux commerce des noirs, et mes efforts pour abolir la traite dans nos colonies ne se ralentissaient pas. Je fis mettre au Moniteur la lettre par laquelle Fleuriau, commandant par intérim du Sénégal, m'annonçait la saisie du brick français le Postillon pris en flagrant délit, et je fis rendre au Roi une ordonnance portant qu'il serait entretenu constamment une croisière sur les côtes d'Afrique, dans le but spécial de réprimer la traite.

« Quelque détaillés qu'aient pu paraître jusqu'ici ces Mémoires, ils vont le devenir plus encore; à dater de juin 1818, je me mis à tenir le journal le plus minutieux de tout ce qui se passa dans notre intérieur ministériel. En défiance de ma mémoire, et meltant •lu prix à ce que la vérité fût un jour connue sur les intrigues qui s'ourdiraient autour de moi, j'écrivais chaque soir avant de me coucher tout ce dont j'avais

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