UNE DEMARCHE DE POZZO
été frappé. Le lecteur pourtant peut se rassurer, j'aurai soia d'écarter tout ce qui ne pourrait piquer sa curiosité ou servir à lui donner la clef des événements.
<( Les jours de conseil étaient naturellement ceux qui fournissaient le plus à mes observations et l'on doit se rappeler qu'il y en avait trois par semaine, le lundi et le vendredi chez M. de Richelieu, le mercredi chez le Roi.
« Dans ce dernier, Louis XVIII nous donnait souvent l'occasion de juger de son esprit etde son caractère, quoiqu'il ne s'abandonnât jamais et qu'au contraire il y fût toujours dans une imperturbable représentation. Celui du mercredi 17 juin m'apprit quelle était la bonté de son cœur et l'idée qu'il se formait de la justice. Gouvion rapporta qu'un soldat ivre de la garde ayant crié Vive l'Empereur, son colonel l'avait livré à la chambrée de ses camarades en leur disant d'en faire justice. Qu'alors ceux-ci l'avaient lié et fait expirer à coup de lanières et de courroies. A ce récit, les cheveux nous dressèrent à tous sur la tête ; Gouvion, en le faisant, était tout ému et proposa le châtiment des coupables, à commencer par le colonel. Le Roi, dont la figure était seule restée impassible, nous dit : « Sans doute, il faut punir, mais cela arrivait aussi autrefois, et il est bon que les corps fassent de ces sortes de yi^-ç^zce. » Je sortis du conseil avec M. de Richelieu qui me serra la main en me disant : « Avez-vous entendu le Roi? »
(( En rentrant chez moi, je trouvai Pozzo qui m'attendait. Il me soignait beaucoup depuis quelque temps et redoublait avec moi de confiance et de témoignage d'amitié. Pozzo croyait toucher au moment de réaliser les rêves de .son ambition. Il avait plus qu'aucun autre contribué au rétablissement de la Maison de Bourbon et depuis 1814 travaillé à son
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afîermissement; il ne cessait de me remettre sous les yeux ses éminents services et de me parler des récompenses qu'ils lui semblaient mériter. J'aimais Pozzo, et nous avions d'ailleurs mille raisons de le ménager. Je savais qu'il ne ramenait si souvent la conversation sur ses services que pour faire arriver par mon organe à M. de Richelieu ce qu'il n'osait lui dire en face. Je résolus donc de le sonder sur le but positif de ses désirs. Je lui parlai du titre de duc et du don d'une terre après l'évacuation. J'allai jusqu'à lui faire entrevoir la pairie, s'il renonçait à son ambassade et qu'il S3 fît naturaliser Français, mais j'écartai toute idée de le faire entrer dans le ministère et je m'aperçus que cette restriction n'était pas de son goût. Il me remercia de l'amitié que je lui montrai et de la promesse que je lui fis d'aborder sur tout cela M. de Richelieu.
« Ce dernier était un peu malade, et je voulais attendre un moment plus favorable pour lui parler de Pozzo. La Cour habitait Saint-Cloud où le Roi tenait son conseil ordinaire. Le mercredi 24 juin, je vis arriver Pasquier avec un visage préoccupé, qui me proposa de monter dans sa voiture pour aller à Saint-Cloud. A peine étions-nous en route, qu'il me tint mot pour mot le discours suivant : « Je suis chargé par Decazes de vous prévenir et vous mettre au courant de ce qui va se passer au conseil ; hier le procureur du Roi a reçu d'un homme digne de foi une déposition portant qu'un complot contre le gouvernement était sur le point d'éclater. Les chefs sont Chateaubriand, chez lequel on se ressemble ; La Rochejaquelein, colonel d'un des régiments de grenadiers à cheval de la garde royale ; Lapotherie et Berthier, tous deux colonels de régiments d'infanterie de la même garde; les généraux Canuel et Donadieu, le duc de Fitz-James et le vicomte
de Bruges, le premier, gentilhomme, et le second, aide de camp de Monsieur, comme vous savez; enfin, le fameux Vitrolles.
(( Le rendez-vous est donné au Carrousel, le jour fixé, le mot d'ordre est Dieu et la Légitimité. Les régiments de Berthier, Lapotherie et La Uochejaquelein prendront position entre Saint-Cloud et Paris; ils enlèveront les ministres à leur retour du conseil et les conduiront à Vincennes. Monsieur alors se présentera à Louis XVIII et lui demandera de choisir d'autres ministres. Il proposera Corbières à l'Intérieur, Villèle aux Finances, Canuel à la Guerre, La Bourdonnaye à la Police. Donadieu prendra le commandement de la première division militaire. Le valet de chambre de Chateaubriand, gagné par Decazes, a déclaré qu'on se réunissait chaque soir chez son maître et il a produit un billet signé de Donadieu adressé à son maître et qu'il a saisi dans la poche de l'habit que ce dernier venait de quitter. Ce billet est conçu à peu près en ces termes : « Ce qui s'est passé hier change ma position, mais les affaires générales n'en doivent pas moins aller leur train. Voyez si ce qui devait se faire aujourd hui pourrait s'exécuter demain. J'attends votre réponse. » Cette même nuit. Chateaubriand avait reçu une longue lettre de Fitz-James dont le valet de chambre n'avait pu s'emparer. « Enfin hier soir, continua Pasquier, au Palais Royal, M. Lourdeix (l'un des écrivains de la police) fut abordé par un inconnu qui, le prenant pour Martainville (du Drapeau Blanc) lui dit à voix basse : « Vous savez qu'on se réunira au Carrousel et que le mot d'ordre est Dieu et la Légitimité. »
(( En me débitant tout cela d'un ton fort animé, Pasquier ne me paraissait pas conserver le plus léger doute. Il m'en restait trop pour partager son émotion.
COMPLOT CONTRE LE GOUVERPfEMENT. 291
J'étais frappé de la bassesse et de l'immoralité du moyen mis en usage pour épier les démarches de Chateaubriand et du peu de vraisemblance que lui et l'itz-James fussent entrés dans un complot qui n'avait pas une chance de succès si Monsieur n'en était le chef ; je vis donc du premier coup d'oeil que tout ceci n'était qu'une pure invention, ou qu'il ne s'agirait de rien moins que de faire son procès au premier personnage de rÉtat. Toutefois, je n'en dis pas si long à Pasquier, ne voulant lui donner aucune défiance et me trouvant d'ailleurs trop peu éclairé pour arrêter mon opinion.
« Decazes s'était rendu la veille auprès du Roi pour lui tout raconter. Le conseil fut solennel ; Louis XVIII était soucieux, les fronts de ses ministres très loin d'être sereins. Quand Decazes eut terminé son récit, le Roi s'écria d'une voix forte : « Je voudrais qiiil y eut un commencement d'exécution pour avoir une occasion de frapper. Comment espèrent-ils un changement de ministère sans m' assassiner! Je suppose que vous fussiez tous à Vincermes, ne serais-je pas là? Je donnerais l'ordre au maréchal Mac Donald de faire marcher les régiments mêmes sur lesquels ils comptent, et ces régiments obéiront. Quant à celui qui viendrait me demander de changer de ministère, quel qu il fût, je le ferais mon prisonnier en lui demandant moi-mêtne son épée. »
« Après la figure du Roi, celle de Gouvion était la plus courroucée ; de longs soupirs sortaient de la poitrine de Laine, dont le regard couvert et douteux semblait dire : qui est-ce qu'on mystifie ici? Corvetto s'enveloppait dans sa prudence italienne. Pasquier babillait avec un dégagement qui montrait assez qu'il s'était concerté avec le favori, et Decazes, en affectant d'exposer froidement les faits, paraissait avoir grand soin de laisser a son maître tout le rôle de la sainte colère. Le
désir exposé par le monarque qu'il y eût un commencement d'exécution fut peu partagé autour de lui, chacun ayant devant les yeux que l'exécution devait commencer par son enlèvement et sa détention à Vincennes. Une voix s'éleva donc pour lui représenter qu'un commencement d'exécution ferait atteindre aux conspirateurs leur principal but, qui était de retenir les armées de la Sainte Alliance en France. « Non, répondit le Roi, les étrangers verraient que mon gouvernement ne peut être ébranlé par un complot et ils nen prendraient que plus de confiance dans sa durée. » On convint en résultat de redoubler de surveillance et de garder un profond secret jusqu'à ce qu'on eût acquis plus de moyens de conviction.
« Nous revînmes à Paris, Pasquier et moi, raconter le conseil au duc de Richelieu qui prit la chose fort cavalièrement et de bon goût, nous plaisantant sur les prétendus dangers que nous avions courus tout en prescrivant les mesures que la prudence exigeait. Le duc, quoi que nous fissions, était bien plus occupé du fameux mariage que du projet de notre enlèvement. Il nous montra une lettre de notre ministre à Copenhague qui lui apprenait que le voyage de Saint- Aulaire dans ce pays avait principalement pour but d'obtenir un rescrit du roi de Danemark qui ratifiât d'avance tous les avantages que la duchesse de Brunswick ferait à sa fille et qui érigeât en duché le château de Glûcksberg que sa fille devait recevoir de la vieille duchesse en se mariant. « Ainsi, continua M. de Richelieu, voilà Decazes duc de Glûcksberg. ce qui signifie Château de la Fortune, et pour acquérir un si beau nom, il doit verser 300000 francs dans le Trésor du Roi. » La Ferronnays, dans sa dépêche, disait que toute la ville de Copenhague s'entrete-
nait de cette nouvelle, que la noblesse danoise en murmurait hautement, puis il ajoutait, en courtisan délié : « qu'après tout, l'effet serait très bon puisque cela prouverait de plus en plus l'intelligence et la bonne amitié qui régnaient entre les deux couronnes ». M. de Richelieu gémissait sur tout cela, en présence de Pasquier, avec une candeur amusante : « Je veux, nous dit-il, en parler à Decazes dès ce soir ; vraiment il se fera tort ; ce titre est ridicule et je crains que le Roi ne s'entende avec lui, car il m'a dit hier d'envoyer au Roi de Danemark le cordon du Saint-Esprit. Peutêtre, au reste, porté-je en ce moment un jugement téméraire, peut-être M. de Saint-Aulaire a-t-il agi de son chef ou seulement avec l'aveu de Decazes. »
« Je regardais Pasquier, je le vis qui hésitait, ne sachant trop quel parti prendre. Enfin, il s'arrêta au plus lâche, celui d'abandonner Decazes, malgré tous ses engagements avec lui, de renchérir sur toutes les paroles de M. de Richelieu et de déblatérer contre les inconvénients du favoritisme. Je n'avais pu, comme on s'en doute, m'ouvrir dans cet entretien. Pour m'en dédommager, j'allai le lendemain de bonne heure causer avec le noble et trop candide président du conseil. Je le trouvai fort en frais de me recevoir et lui parlai comme au seul de mes collègues pour lequel je n'eusse pas de pensée secrète ; je l'entretins de mes vues sur nos colonies, du moyen de suppléer à l'esclavage et d'abolir le hideux trafic de chair humaine, enfin des obstacles et des pièges que l'Angleterre nous opposerait.
<( Ces sujets bientôt épuisés, nous retombâmes sur la conspiration. II m'apprit que Decazes avait fait recevoir Donadieu par le Roi en audience particulière; le Roi en avait été content et Donadieu était parti
pour son inspection. Je vis clairement que M. de Richelieu s'était concerté avec Laine et avait adopté toutes ses idées sur les mesures à prendre contre la prétendue conspiration. Comme Laine, il voulait qu'on se bornât à éloigner les régiments de Lapotherie, Berthier et La Rocliejaquelein, et à faire Berthier maréchal de camp pour donner son régiment à un autre. « Il est désolant, s'écriait M. de Richelieu, d'être obligé de frapper sur des hommes tels que Canuel et Donadieu; ce sont deux mauvais sujets sans doute, mais ce sont les seuls qui depuis 1815 aient eu occasion de montrer, et aient montré en effet, du dévouement. » Vainement je lui rappelai que l'ardeur de ces deux généraux dans les affaires de Grenoble et de Lyon lui avait paru dans le temps plus que suspecte. Il était évidemment troublé de l'idée que la Cour et les salons lui reprocheraient de décourager le dévouement . Il me dit qu'il fallait se rendre à Saint- Cloud pour faire lire à Louis XVIII la dépêche de Copenhague sur le voyage deSaint-Aulaire. Il termina notre causerie en me parlant de sa retraite après le congrès et de l'idée de désigner Decazes pour son successeur.
(( Ce dernier trait ne me surprit pas. M. de Richelieu, tout en appréciant Decazes ce qu'il valait, avait une sorte de goût pour lui et pensait quelquefois que sa faveur auprès du Roi le rendait inévitable. Je ne lui témoignai donc aucun étonnement et me contentai de répondre que certainement, s'il sortait du ministère, je me retirerais avec lui.
« Le lendemain vendredi, je me rendais à pied chez lui pour l'heure du conseil lorsque je l'aperçus qui passait en voiture auprès de moi. Il se hâta de me faire monter à ses côtés, et tout de suite il me dit :
NEGOGiATTOXS AVEC LE PAPE. 295
(( Eh bien, nous avions fait un jugement ténébreux; le Roi est si loin d'avoir trempé dans ce duché de (ilûcksberg que je l'ai trouvé hier qui m'écrivait de différer l'envoi du Saint-Esprit au Roi de Danemark. Il m'a parlé sur toute cette affaire comme nous en pensons. Decazes lui avait tout raconté, et ce dernier, à qui j'ai écrit en vous quittant tout ce que j'avais dit à vous et à M. Pasquier, m'a répondu qu'il était désolé que Saint-Aulaire ait agi de cette manière sans le consulter, qu'il sentait mieux que personne les inconvénients de ses démarches et qu'il se garderait bien de prendre le titre qu'on avait voulu lui donner. » — «A merveille », répondis-je. — « Oui, continua le duc, je vous l'avais bien dit, M. Decazes avait trop d'esprit, pour ne pas sentir tout cela. Au reste il était tenu, car les journaux allaient parler du rescrit du Roi de Danemark quand je lui ai écrit de les en empêcher. »
« Telle était l'innocence de M. de Richelieu, qui ne voyait pas que Pasquier avait rapporté à Decazes tout ce qu'il en avait dit en sa présence, et que Decazes, ainsi averti, avait été trouver le Roi pour lui suggérer l'idée de la lettre que lui, M. de Richelieu, avait été sur le point d'en recevoir. Dans le fait, le favori n'avait jamais pensé à s'appeler duc de Glucksberg, mais son ambition, parfois timide, avait voulu préparer le public par le rescrit du Roi de Danemark à l'ordonnance du Roi de France qui devait lui donner bientôt le titre de duc.
« M. de Richelieu tenait dans ses mains des dépêches de Rome dont le contenu n'était pas agréable. Le Pape disait qu'après lui avoir arraché l'abolition du Concordat de 1801, on ne le ferait pas renoncer encore à celui de 1811, que le Roi l'avait signé, et que comme tous les autres traités, celui-là n'était pas de nature