‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 129 sur 204 · SIR STUART ET LE COMPLOT · texte numérisé non relu

SIR STUART ET LE COMPLOT

qu'il n'y vînt pas. Jamais je n'avais vu le duc disposé aussi favorablement pour l'ambassadeur d'Alexandre. Il ne tarissait pas sur les services que Pozzo avait rendus aux Bourbons et h la France. Il le faisait duc, il le faisait pair, enfin, il le désignait pour son successeur. Puis, revenant à son texte favori : « Mon cher ami, ajouta-t-il, quand je vous aurai délivrés des étrangers, je me retirerai sans que rien puisse m'en empêcher. Mais je laisserai après moi un très bon ministre en mettant Pozzo à ma place, Decazes à l'Intérieur, Gaudin aux Finances, car, quoi que vous en disiez, je ne lui préférerais pas M. Louis, et vous à la Marine, car quoi que vous en disiez aussi, le Roi et votre pays ne peuvent se passer de vos services. » Je protestai à mon ordinaire contre ces dernières paroles et nous entrâmes au conseil.

« Les étrangers avaient alors dans Paris leur espionnage et leur police. M. de Richelieu nous apprit que Stuart lui avait montré un rapport de la sienne où toute la conspiration était racontée; M. de Richelieu, interdit à cette communication, avait nié gauchement ce que personne n'ignorait plus et n'avait fait que donner de l'humeur à Stuart, comme cela lui arrivait trop souvent; il nous montra ensuite une lettre de Berthier qui lui demandait un rendez-vous pour le lendemain. Decazes apporta de nouvelles dépositions, toutes d'accord entre elles et avec celles qu'on a vues ci-dessus, ce qui redoubla l'angoisse du pauvre duc. Le maréchal Gouvion revint sur sa proposition d'ôter a Berthier et à Lapotherie leurs régiments. « De semblables mesures, dit-il, ne feront qu'accuser notre faiblesse, il faut tout approfondir et ne pas craindre, s'il se trouve des coupables, de les punir. »

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« Au premier moment, m'écriai-je, on pouvait tout étouffer, tout assoupir dès l'origine, c'eût été mon avis, maintenant il est trop tard ; il ne reste qu'à tout approfondir dans cette affaire. Je l'ai demandé vainement dans la conspiration de Lyon, je le demande vainement dans celle-ci, ce qui ne m'empêchera pas de le demander encore toutes les fois qu'il s'agira de ces intrigues ou complots, dont on ne tarira la source qu'en y portant franchement la lumière. »

<( La décision fut remise au mercredi suivant chez le Roi, tous les rapports s'accordaient à désigner ce mercredi-là comme le jour du danger pour nous. Le procureur général voulait assurer notre sûreté en commençant l'instruction et en interrogeant les prévenus, même Chateaubriand. Nous lui fîmes dire d'attendre. Il nous conseilla de fermer nos portes la nuit et de défendre que sous aucun prétexte on ne les ouvrit; je lui ris au nez et me gardai bien d'en rien faire.

« Le reste de ce conseil fut employé d'abord à lire une dépêche de Rome où le Pape menaçait de son courroux, si les évêques nommés en vertu du nouveau concordat n'étaient mis promptement en possession de leurs sièges, et ensuite à s'occuper du dernier emprunt. M. de Richelieu, par une négligence sans doute bien condamnable, avait signé sa convention avec Baring sans avoir sous les yeux les traités de 1813; une clause de ces traités permettait à la France de se libérer de 600 millions au moins en rentes au cours, et ces 600 millions de rente se trouvaient cédés à Baring à un prix fort inférieur. Il en résultait une perte pour le Trésor qui aurait réellement suffi pour mettre en accusation le ministre; mais, qui n'aurait pas été désarmé en entendant les reproches que notre digne président s'adressait? Il n'en parlait qu'avec

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des larmes et se frappant le front avec désespoir. Heureusement, le mal était réparable, l'erreur commise n'avait pu engager la France et la priver de la faculté que lui réservaient les traités. La seule chose à craindre était que Baring alors ne demandât l'annulation de son contrat, et on ne pouvait en bonne justice le lui refuser. « Je suis bien coupable, dit M. de Richelieu, d'avoir oublié la clause des traités du mois de novembre, mais Baring ignorait qu'elle existât et elle réduira de beaucoup ses profits; il faut donc s'en expliquer franchement avec lui. Je lui avouerai ma faute, et il est trop loyal pour ne pas m'aider à la réparer. » Heureusement pour la France, Baring n'était pas indigne d'entendre ce langage et de traiter avec ce noble et excellent homme ! mais Corvetto étant malade et absent, on s'ajourna.

« Nous n'étions séparés que par vingt-quatre heures du mercredi où l'on devait prendre un parti relativement à la conspiration et où soi-disant elle devait éclater. Je voulus m'assurer des dispositions définitives du duc de Richelieu. Au moment où j'allais me rendre chez lui, Pozzo entra dans mon cabinet et se mit à causer avec moi de ses espérances, de son avenir, de la conspiration, de l'emprunt, enfin, de toutes nos affaires. Il eut, sur tous ces sujets, tant d'esprit et du si bon esprit, qu'il n'eut pas de peine à me retenir longtemps. Seulement sur la conspiration, il était d'une vivacité qui surpassait de beaucoup la mienne et conseillait des rigueurs, qui, si elles avaient été connues, lui auraient à jamais aliéné le parti dont il s'est rapproché plus tard.

« Je le quittai pour joindre le duc que je trouvai ne voulant plus croire au complot, ni sévir contre les conjurés. Ses sœurs l'avaient encore une fois retourné;

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leur influence, constante quoique secrète, ne nous permettait jamais de compter sur aucune résolution du duc; embarrassé lui-même de toutes ses variations, il se hâta de me parler d'autre chose. Quand il me sentait en droit de lui faire un reproche, il manquait rarement de m'offrir par compensation une preuve nouvelle de déférence à mes conseils.

« Savez- vous, continua-t-il, savez- vous que j'ai fait hier ce que vous me demandiez depuis si longtemps? J'ai dit au Roi qu'il devrait se montrer davantage et donner à diner une fois par semaine au moins aux ofticiers de sa garde, aux chefs de l'armée, aux principaux personnages de l'État. Il m'a répondu comme je m'y attendais et par un argument pour lui sans réplique : « Cela dérangerait toute ma vie. » — « Nullement, Sire, Votre Majesté dînerait à son heure, mangerait comme à son ordinaire et se retirerait si elle le voulait à huit heures, comme à son ordinaire ; mais cela aurait le grand avantage de La faire connaître; on apprendrait de sa propre bouche ses véritables intentions; enfin Elle attacherait à sa personne et mettrait bien plus dans sa dépendance des hommes importants. » « Le Roi, ajouta le duc, ne m'a pas dit non, et c'est beaucoup; j'ai attaché le grelot, c'est à Decazes à achever mon ouvrage. »

(( — Vous devriez, lui répartis-je, engager le duc d'Angoulême à faire de même et à imiter en cela comme en bien d'autres choses, le duc d'Orléans. Si l'on n'y prend garde, ce dernier sera le seul connu, le seul populaire de la famille. Il gagne par la comparaison tous les jours et c'est la faute des autres plus que la sienne. »

(( M. de Richelieu qui craignait que la convarsation ne languît et que je ne la ramenasse sur la conspira-

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