‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 130 sur 204 · LE DUC DE RICHELIEU ET BARING · texte numérisé non relu

LE DUC DE RICHELIEU ET BARING

lion, me parla de l'emprunt. Il m'apprit que Decazes, regardant l'emprunt comme très impopulaire et voulant à tout prix prouver au public qu'il ne tiendrait pas à lui qu'on ne revînt sur les conditions, avait, au mépris de toutes les convenances et malgré tous ses collègues, écrit une lettre particulière à Baring pour lui proposer de changer son traité. Celui-ci, sans s'émouvoir, avait répondu qu'il allait consulter son associé Labouchère qui était en Hollande, mais que ce dernier aurait de la peine à obtenir le consentement des nombreux capitalistes étrangers auxquels il avait donné une part dans l'emprunt.

« Quoique le procédé de Decazes dans cette circonstance ajoutât aux soupçons que M. de Richelieu avait déjà conçus, il était loin de deviner tout ce qui se tramait autour de lui. J'avais remarqué que Royer, Barante et tous les doctrinaires ne parlaient plus de Laine et tournaient toute leur aigreur contre le président du conseil. Ils disaient hautement que la nation ne pouvait souffrir plus longtemps à la tête de ses affaires un homme assez inapte pour avoir signé le Concordat et le traité de Baring. Ils menaçaient de le proclamer à la tribune et d'élever dans le sein des chambres une clameur à laquelle M. de Richelieu ne pourrait résister. En rapprochant leur langage de la conduite de Decazes, je pressentis l'accord qui existait entre eux et lui, et je prévis qu'ils allaient s'éloigner de moi parce que, non seulement je ne les aiderais pas à renverser M. de Richelieu, mais aussi que je n'accepterais aucune part dans ses dépouilles. Barante, qui ne pouvait se décider ni à garder entièrement le secret de cette intrigue, ni à s'en ouvrir franchement avec moi, vint me voir, et un quart d'heure de conversation avec lui ne me laissa plus de doutes.

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(( Après s'être déchaîné contre M. de Richelieu et avoir longuement insisté sur la nécessité de sa retraite après le congrès, Barante, que je faisais parler plus, peut-être, qu'il n'avait résolu, s'appuya de l'opinion de Decazes, « lequel, me dit-il, tout en se répandant en tendresses pour le duc de Richelieu, reconnaissait qu'il est usé et ne peut demeurer un moment après le Congrès. Decazes, ajouta-t-il, se défend encore de lui succéder, mais Royer, de Serre, Guizot, nous tous le presserons si bien qu'il finira par s'y résoudre. »

(( Pour que Barante et ses amis sussent bien sur quoi compter avec moi, je saisis cette occasion de déclarer non seulement que je me retirerais avec M. de Richelieu, mais encore que je n'entrerais jamais dans une administration qui aurait Decazes pour chef. Je ne sais ce qui se passa alors dans l'esprit de mon interlocuteur, sa physionomie ne me l'indiqua pas. Comme celle de tout homme faible qui se sent dans une position délicate dont, à tout prix, il voudrait sortir, elle n'exprimait que cette espèce d'embarras et de fermentation qui se soulage ordinairement par la colère. En effet, si Barante était moins mobile, s'il n'était pas si oublieux de ses paroles et quelquefois de ses opinions, je dirais qu'il dut lui en coûter pour parler ainsi à moi, chez qui il venait tous les mercredis, avec ses codoctrinaires, faire à Decazes son procès comme ministre en le déclarant incapable ; à moi qui passais plusieurs heures tous ces mêmes mercredis à tromper son aigreur contre ce même Decazes et à excuser les fautes et les torts du favori.

« Toutefois, je ne lui témoignai aucune surprise, je dédaignai de lui rappeler le passé et ses engagements. Voyant d'un seul coup d'œil l'avenir qui m'était réservé, je n'y trouvai de pénible que de faire prendre

encore le change à l'opinion sur mon compte. Il était évident que j'allais former avec M. de Richelieu le côté droit du ministère, tandis que mes opinions, mes sentiments et mes actions me rangeaient de l'autre côté bien plutôt.

« Il me reste à expliquer le revirement des doctrinaires, et je le ferai en très peu de mots. Cette coterie, quoique composée en général d'esprits élevés, comptait à sa tête des hommes dévorés de la plus impatiente ambition ; convaincus, d'ailleurs, que leur place naturelle était le faîte, et que leur avènement au pouvoir ferait luire un nouveau siècle d'or pour le genre humain, ils se livraient sans scrupules à toutes leurs intrigues ambitieuses et dans un jargon métaphysique qui fausse la morale en ôtant à chaque chose son nom, ils se déguisaient à eux-mêmes la source et le but véritable de leur ardeur.

« J'étais placé bien plus haut que Decazes sur ce tarif du mérite de chacun dressé par leur amourpropre, j'étais même incontestablement le chef qu'ils auraient choisi, mais les chances qu'ils me croyaient leur semblaient encore éloignées ; par-dessus tout, ils sentaient le besoin de se rallier à un homme qui eût la faveur du Roi. Ils se résignèrent donc à recourir à celui qu'ils avaient tant menacé, gourmande, décrié. Ils offrirent à Decazes non seulement la paix, mais encore leur alliance, s'il voulait presser la retraite de M. de Richelieu et se hâter de les appeler au pouvoir. De ce moment, ils m'évitèrent chaque jour davantage. Au lieu d'avouer hautement avec moi le parti qu'ils avaient pris et qu'il leur était facile de défendre par le prétexte du bien public, au lieu de rester justes pour moi, en s'expliquant ma conduite par mon dévouement à l'homme le plus honorable qui fût jamais,

UNE^DEMABCHE DE FIEVEE. 311

pour se justifier dans leur conscience, ils m'accusèrent et devinrent mes ennemis, comme on le verra plus tard.

« Je ne revis M. de Richelieu qu'au conseil du lendemain et je me gardai bien de lui raconter la visite de Barante, pour ne pas ajouter au trouble où le jetait déjà la nécessité de prendre un parti relativement à la conspiration. Mais je lui parlai d'une autre visite plus amusante que j'avais reçue avant de partir pour Saint-Cloud.

(( Fiévée, le pamphlétaire orgueilleux, Fiévée dont la condamnation en première instance venait d'être confirmée en appel, était venu me demander grâce à huit heures du matin; tout en redoublant d'insolence sur mes collègues dont il parlait comme de nigauds honnêtes gens, il m3 priait de leur offrir ses petits services, s'ils voulaient l'exempter de l'amende et de la détention. A son avis, j'étais le seul homme d'esprit qu'il y eiit dans le ministère (exception qu'il ne manquait jamais d'établir en faveur du ministre auquel il s'adressait) et il avait toujours pensé qu'il ne pourrait s'entendre qu'avec moi. « Je ne puis, ajoutat-il, prendre tout d'un coup les livrées ministérielles, mais je puis vous servir avec indépendance sur telle ou telle question qui agitera les esprits. Je me suis pourvu en cassation, je demande qu'on laisse tomber mon pourvoi; si on poursuit le rejet pour se donner le plaisir de me faire coucher en prison, la lutte et le scandale se prolongeront aux dépens de qui de droit. Tout aussitôt, j'écrirai, j'imprimerai et l'on verra. Du reste, quand je considère ma merveilleuse prévoyance, je m'adore. Mon défenseur a cité dans son plaidoyer mon morceau sur Waterloo que j'avais oublié, il m'a vraiment pénétré d'admiration. »

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