UNE DEMARCHE DE FIEVEE
« Je cite ces paroles parce qu'elles sont exquises et donnent l'idée du faquin accompli dont Fiévée était le type parfait. L'un des plus rudes apprentissages que l'on fasse dans les affaires, est cette nécessité de supporter ceux que l'on méprise et même de chercher quelquefois à se les concilier. On y est condamné à ne dédaigner rien de personne, rien de ce qui donne de la force et cela conduit à des alliances déplorables. M. de Richelieu pensa comme moi qu'il fallait prendre Fiévée puisqu'il s'offrait et nous convînmes que j'allais faire part au conseil de sa démarche auprès de moi. En même temps, le duc me dit que Decazes, poursuivant sa pointe relativement à l'emprunt, voulait envoyer un de ses affidés à Labouchère. « Pour mettre fin à ces intrigues, ajouta-t-il, je suis décidé à donner tout à l'heure mon avis sur cette affaire devant le Roi. Promettez-moi que vous me soutiendrez, puisque vous pensez aussi qu'il faut renoncer à avoir un crédit public en France si nous revenons sur les conditions du premier emprunt. »
(( Louis XVIIl entra dans ce moment et nous prîmes séance. M. de Richelieu ne souffla mot de l'emprunt, non pas assurément dans la crainte de déplaire à Decazes, mais dans celle de déplaire au Roi en combattant l'opinion de son favori. Je racontai mon entretien avec Fiévée. Le monarque s'en amusa, tout en s'abstenant de rien témoigner jusqu'à ce que Decazes eût indiqué son avis. Mais Pasquier, ne consultant que sa crainte de voir Fiévée tomber dans mon patronage s'il me devait sa réconciliation avec le pouvoir, parla longtemps pour qu'il ne fut point donné de suite à l'ouverture que j'avais reçue. Laine voulait de son côté qu'on laissât faire la justice et qu'on répondît à Fiévée qu'elle devait avoir son cours.
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Decazes, qui devant le Roi parlait volontiers le dernier, prit enfin la parole. Plein de sens et de tact en pareille matière, il n'hésita pas à trouver qu'il fallait s'accommoder secrètement avec Fiévée, mais ce que je vis clairement au travers de son discours, c'est qu'il fallait lui abandonner la conduite de cette intrigue. A peine eus-je offert de lui envoyer Fiévée, que le visage du Roi et même celui de Pasquier m'apprirent que j'avais mis le doigt sur la difficulté véritable.
« Ce petit incident terminé, le maréchal Gouvion ouvrit son portefeuille et nous nous regardâmes les uns les autres : il allait parler de la conspiration ! Gouvion s'adressa au Roi avec une grande énergie et proposa d'ôter les régiments de la garde à La Rochejaquelein, Berthier et Lapotherie, en les nommant maréchaux de camp. Chacun des autres ministres en opinant, excepté M. de Richelieu, admit l'existence d'un complot ou d'une coupable intrigue et conclut a l'adoption de la mesure proposée par le maréchal et à ce que les nommés Romilly, Songis, Chapdelaine et un autre dont le nom m'est échappé fussent livrés aux tribunaux. La dissidence de M. de Richelieu suspendit encore le changement des trois colonels, mais lui-même demandant que les tribunaux instruisissent, les prévenus furent renvoyés devant eux.
« En sortant du conseil, Decazes s'approcha de M. de Richelieu pour lui parler de l'emprunt. Il fut convenu que nous irions diner et conférer avec lui à Villed'Avray sur ces objets importants. Le duc de Richelieu me prit dans sa calèche et nous partîmes. Decazes reproduisit sa proposition de modifier le traité et trouvait un puissant argument dans la réponse de Baring qui, au premier mot, n'avait nullement repoussé cette idée. Je lui répondis en insistant sur l'inconvénient
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qu'il y avait pour un gouvernement à revenir sur son engagement, le danger de porter atteinte à notre crédit naissant, enfin la faiblesse qu'il y aurait à céder à une clameur qui déjà s'apaisait et que nous raviverions en paraissant avouer notre faute et vouloir la réparer. Pasquier soutint Decazes et pérora avec cette présomption et cette suffisance qu'il n'a jamais que sur les choses qu'il ne sait pas. Corvetto le contemplait avec sa finesse italienne comme un spectacle récréatif et curieux. Toutefois M. de Richelieu, lui et moi, l'emportâmes encore pour cette journée. On passa à la question des 100 millions payables au cours et je répétai ce que j'avais dit souvent, savoir : que l'erreur commise ne pouvait engager la France et la priver d'un avantage que les traités lui garantissaient. Decazes, que son adroite dissimulation abandonna un instant, s'attacha à grossir la difficulté et traça un effrayant et chimérique tableau des conséquences de la faute commise, faute qui ne pouvait s'imputer qu'au duc de Richelieu et ne retomber que sur lui. Ce dernier donna tout à plaisir dans le piège et, s'accusant hautement, ne parla que de se retirer du ministère après qu'il aurait réparé le mal qu'il avait fait. Il fut question d'envoyer Portai à Baring pour négocier avec lui relativement aux 100 millions. Cet agent d'intrigues de Decazes commençait déjà à s'insinuer auprès de M. de Richelieu et faisait de Corvetto tout ce qu'il voulait. Je me gardai bien dem'opposer ouvertement à ce qu'il fût choisi pour cette mission délicate, mais je me promis d'en parler à M. de Richelieu.
« Dès le lendemain en effet, j'allai lui représenter que la négociation demeurerait livrée aux intrigues du favori si Portai en était chargé. Je lui suggérai de la confier à Jean Greffulhe lié avec Baring et que
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Decazes n'avait jamais pu ranger au nombre de ses affranchis. Le duc, pris très vivement à cette idée, me pria de la communiquer sans perdre de temps à Decazes en travaillant à la lui faire agréer. Je devais précisément diner encore à Ville-d'Avray. J'y trouvai Decazes enfermé avec Bellart, qui venait lui apprendre que l'interrogatoire des quatre prévenus dans la grande conspiration n'avait rien produit. Decazes était fort préoccupé, pour ne pas dire désappointé, de cette nouvelle. Je cherchai d'abord à le distraire en luiannonçant que Fiévée, que j'avais revu, viendrait lui faire sa soumission le lendemain. Après beaucoup d'autres circuits, j'arrivai à proposer Greffulhe, mais Decazes et moi nous nous connaissions de longue date et nous entendions à demi-riiot. Je vis tout de suite que je ne gagnerais rien pour Greffulhe et ne lui en parlai plus.
« Du reste, le diner fut amusant. Je n'avais pas encore vu Decazes aussi amplement en famille. J'avais à mes côtés son vieux père'... Près de lui était sa vieille mère, le jeune et nombreux essaim des jolies nièces et cousines, puis les neveux et cousins attachés au Secrétariat, enfin la sœur Princeteau, agréable grisette, dont deux enfants ornaient les deux bouts de la table. Tout au travers de cette parenté et mêlés avec elle, on voyait des ambassadeurs décorés de leurs ordres et les doctrinaires Royer-Collard, Camille Jordan dont l'air dominateur annonçait assez le triomphe. En promenant mes regards sur ce festin si diversement garni de convives, je croyais y voir l'emblème de la situation présente et le tableau vivant de la politique de Decazes, qui consistait à tout confondre,