CAUSERIE AVANT LE CONSEIL
faire pour son compte un 18 brumaire, il nous le représenta comme ayant été mis en avant par un parti et par son beau-père Sémonville, mais en lui-même, pur, candide, médiocre, sans expérience et victime de l'ambition d'autrui. x\ en croire Gouvion, Moreau aurait cruellement abusé de la jeunesse et de la simplicité de Joubert, en restant à la bataille pour que le succès lui en fût attribué, si on la gagnait malgré la perfidie des conseils qu'il donnait à Joubert pour la lui faire perdre.
« Le duc de Richelieu entra et la séance s'ouvrit. Decazes nous annonça que le principal prévenu dans la conspiration, le général Ganuel, avait disparu quand on avait voulu se saisir de sa personne et qu'on n'avait rien trouvé dans ses papiers. On reprit la discussion sur le traité de Baring. Decazes s'attacha encore à grossir des fautes qui ne pouvaient retomber que sur M. de Richelieu et Corvetto. Il chercha plusieurs fois à me faire rompre le silence par des insinuations amères ou piquantes, afin de m'accuser ensuite d'avoir défendu un traité si onéreux pour la France et sur lequel on aurait dû pouvoir si facilement revenir. Portai auquel on supposait des connaissances et des talents en finance, apparemment parce qu'il avait si bien fait prospérer les siennes, Portai avait été appelé à ce conseil; heureusement, il ne se souciait nullement de la mission qu'on voulait lui donner auprès de Baring. Il fit donc très bien ressortir les inconvénients que cette mission pourrait avoir et soutint avec Corvetto et avec moi, que la faculté accordée à la France de se libérer de 100 millions au cours n'avait pu être aliénée par les conditions de l'emprunt. Decazes, défendant le terrain pied à pied, se rabattit à proposer son neveu attaché a l'ambassade de Londres, pour négocier avec
-SAIXT-CLOUD. 319
Baring. Mais il fut encore repoussé et l'on convint seulement de demander à ce dernier d'arriver à Paris le plus tôt possible.
« Le bon Corvetto tout épouvanté de sa victoire sur le favori le pressa d'écrire lui-même à Baring, Decazes accepta sans hésiter. Il voulait à tout prix se populariser en se donnant dans cette circonstance pour le seul ministre qui eût défendu les intérêts de la France contre l'avidité des étrangers et la faiblesse ou la légèreté de M. de Richelieu.
(( Le duc me mena après ce conseil dîner à Suresnes chez la princesse de Vaudémont. En revenant, il me pressa d'aller à la Cour le lendemain dimanche. Cela m'arrivait bien rarement à Paris et plus rarement encore à Saint-Cloud. Cependant je lui promis ce qu'il voulait, d'abord pour lui complaire, ce à quoi j'avais toujours beaucoup de penchant, et puis pour voir par moi-même comment les courtisans prenaient la conspiration, dont on commençait à s'entretenir publiquement.
(( Je trouvai que parmi eux la rumeur était grande. Les plus hardis accusaient le ministère d'avoir tout inventé. Les autres observaient et attendaient l'issue du procès pour se prononcer. Le Roi vint droit à moi en sortant de son cabinet. Decazes, auprès duquel je me trouvais, me valut sans doute cette faveur.
« Je sais, me dit-il, que vous avez dîné deusç fois cette semaine dans mon voisinage » (chez Decazes à Villed'Avray).
(( — // ne tiendrait quà lui, interrompit Decazes, d'y dîner une troisième, car je l'avais prié pour aujourd'hui. »
(( — Vous auriez /ro2<y<?, reprend le Roi, bonne compagnie » (le duc de Wellington et tous les ambassadeurs).