MONSIEUR ET LE COMPLOT
l'avait déjà demandé dans sa fameuse lettre du mois de janvier. Ce qui le prouva, ce fut la conversation qu'avait eue M. de Richelieu avec ce prince, deux jours avant sa pompeuse démarche.
(( Jamais, nous dit M. de Richelieu, je n'avais vu Monsieur aussi en colère. N'osant me désigner plus clairement plusieurs de mes collègues, il me reprochait avec aigreur d'encourager le Roi à donner sa confiance aux principaux instruments de Ronaparte et à ce sujet, il me cita l'exemple d'Henri IV tout de travers. — Henri IV, interrompis-je, Monseigneur, employa tous ses adversaires et s'en trouva bien. — Henri IV, reprit-il, n'eut que des ministres fidèles. — Dont deux, lui répliquai-je, avaient été ministres de Mayenne : Villeroy et le président Jeannin. »
« Aucun de nous ne hasarda de réflexions après que le duc eut cessé de parler.^Chacun renferma au dedans de lui-même ce qu'il éprouvait. On passa d'un tacite et commun accord à un autre sujet. Le premier qui s'offrit fut pénible. Nous n'avions pas encore fini d'expier nos fautes et notre mauvaise conduite dans les troubles de Lyon. Le duc de Raguse, mécontent comme les autres de la justice incomplète qui lui avait été rendue, indigné de l'obscurité où l'on prétendait ensevelir toute cette scandaleuse affaire, avait publié sous le nom de son aide de camp Fabvier un mémoire qui était devenu de la part du général Canuel l'objet de poursuites juridiques. Le duc de Raguse venait d'écrire à M. de Richelieu qu'il ne pouvait en honneur livrer son aide de camp aux tribunaux à sa place et qu'il allait se déclarer l'auteur du mémoire dans une lettre adressée au président du conseil, dont il lui envoyait le projet. On remit de répondre au maréchal jusqu'au mercredi suivant et Decazes promit d'engager
MÉMOlRfi-iyll DUC DE RAGUSE. 323
Sa Majesté à lui défendre de publier sa lettre. Mais le mercredi, le Roi nous en communiqua une qu'il avait reçue aussi de Marmont et dont les expressions l'avaient prodigieusement blessé. Ce dernier avait été jusqu'à y parler de ses droits et des devoirs du Roi. Louis XVIII, .qui sait bien mieux défendre sa dignité que son autorité, ordonna en notre présence à M. de Richelieu d'écrire au maréchal qu'il lui interdisait de rien imprimer. Il y avait dans ce commandement plus de souvenirs de l'ancien régime que d'habitude constitutionnelle.
« Decazes, qui le sentit, voulut se donner le mérite de répondre aux objections que personne ne faisait, mais que peut-être le Monarque avait devinées ; en conséquence, il établit que ceux qui remplissaient des charges auprès du Roi étaient hors du droit commun et que non seulement le Roi pouvait leur défendre de rien imprimer, mais aussi les exiler. Croirait-on que je fus le seul à relever et à combattre cette étrange doctrine? Laine, l'austère, le plébéien Laine lui-même se tut. En revanche, il ne craignait pas de déplaire au duc d'Orléans, contre lequel son zèle pour la légitimité semblait même lui donner quelque prévention. Il exposa au Roi, en plein conseil, les plaintes que ce prince excitait, en faisant revivre une ancienne ordonnance qui défendait de bâtir dans un rayon de 2 400 toises des forêts. Je devais diner le lendemain précisément à Neuilly. M. de Richelieu le savait et conseilla au Roi de me laisser parler au duc d'Orléans avant d'interposer son autorité.
« Au moment de lever la séance, Louis XVIII demanda des nouvelles de l'instruction du procès. Decazes répondit que le procureur du Roi avait cité Pireau et devait recevoir sa déposition dans la journée. Alors