MÉDITATIONS
« Dès que je me trouvai seul sous les beaux ombrages du Marais, je mè mis à examiner froidement ma position et à chercher le conseil que j'aurais donné à un autre; en définitive, je trouvai qu'il y avait autant d'inconvénients pour moi à entrer dans le ministère qu'à n'y point entrer; dans le dernier cas, le public me trouvait joué et me regardait comme un ambitieux dupé; dans le premier, je perdais une grande partie de mon influence en devenant ministre et le collègue de trois hommes, Richelieu, Laine et Decazes, qui auraient autant et plus de part à la direction des affaires que moi; enfin j'exposais ma réputation de capacité, en partageant la responsabilité de fautes qui ne seraient pas les miennes et que je n'aurais pu prévenir; je résolus donc d'échapper à tous ces dangers, et j'y serais parvenu, si mon intérieur et mes liens n'avaient encore eu sur moi la triste influence qu'ils ont exercée si souvent; l'idée me vint de demander une ambassade; celle d'Angleterre m'aurait tenté, mais on ne voulait pas l'ôter au marquis d'Osmont. Ma santé me faisait redouter le Nord, mes regards se portèrent sur Naples et ses bords enchantés vers lesquels, toute ma vie, je m'étais senti attiré; mais je n'eus pas plutôt communiqué à M™® Mole ce projet, qu'il fut empoisonné; elle me laissa voir, je ne dirai pas seulement un tel chagrin, mais un tel désespoir, à l'idée de quitter Paris, que je ne savais plus moi-même que désirer.
({ Il y a ici plus d'une chose à faire remarquer : d'abord cette faiblesse qui me serait propre, si elle n'était pas celle de presque tous les hommes; ce besoin d'être soutenu dans mes désirs les plus vifs par l'approbation ou le consentement d'autrui, celte impuissance de me suffire et de jouir des biens que nul ne partage avec
moi. Dix-neuf ans d'expérience et d'épreuves ne m'empêchèrent pas de sentir l'égoïsme avec lequel M"® Mole repoussait un projet qui m'eût rendu si heureux et m'aurait évité tant d'embarras. Dieu sait d'ailleurs ce qui lui eût fait tant regretter la France ! Sa mère et ses enfants l'auraient suivie; elle n'avait ni attachement, ni amitié dont l'objet fût nécessaire à son bonheur; mais les âmes froides ont tout aussi bien que les âmes passionnés, leurs secrets; elles tiennent à leurs habitudes comme les autres à leurs affections; empêchez-les de faire tous les jours, aux mêmes heures, les mêmes choses, de retrouver les mêmes lieux, les mêmes visages, et vous leur causerez des angoisses inexprimables. Je fus en revanche très content de M™' de Vintimille, qui me montra dans cette circonstance un véritable intérêt ; sa colère contre M. de Richelieu allait jusqu'à l'injustice; elle entra complètement dans l'idée d'une ambassade, quoique mon absence dût déranger toutes ses habitudes en lui ôtant une maison, et celle de ma belle-mère où elle passait, tant à la ville qu'à la campagne, la meilleure partie de son temps.
« Je ne restai que deux jours au Marais, après lesquels je revins à Paris poursuivre l'exécution de mes desseins, quoique l'accueil de M™^ Mole leur eût fait perdre tout leur charme. Je débarquai chez Pozzo, son accueil fut curieux; je le trouvai tremblant que je ne devinsse l'ennemi des ministres, et que je prisse des engagements contre eux. Pozzo manque d'élévation et ne la prévoit pas chez les autres; ses efforts pour m'apaiser m'indignaient intérieurement et me causaient presque du mépris. « Gouvion accepte, me dit-il, plaignez le duc de Richelieu, mais ne lui en voulez pas; hier encore, il me parlait de
VOUS avec amour et comme du premier homme de ce pays; ne doutez pas que Gouvion remplace bientôt le duc de Feltre et que vous ne remplaciez Gouvion. »
« — Je ne remplacerai personne, repris-je froidement, et je ne me plains de rien. »
« Je laissai le pauvre Pozzo fort troublé, et je fus chez Pasquier continuer mes observations sur les diverses manières dont chacun se mettrait en frais pour me dorer la pilule, m'amusant de toutes ces intrigues et de tout ce qui se passait autour de moi, ou à cause de moi, comme j'aurais pu le faire de la lecture des Mémoires du Cardinal de Retz. Pasquier me donna une représentation toute différente; il chercha à me prouver que le choix de Gouvion était commandé, inévitable; ajoutant que mon bon esprit ne pouvait manquer de le sentir, et que la nécessité de ce choix, exigé par l'opinion, était si démontrée qu'elle me sauvait de tout désagrément aux yeux du public. Je répondis à Pasquier de façon à le déconcerter et h lui montrer que je n'étais pas sa dupe; mais quand je lui dis que j'allais demander au duc une ambassade, il n'y eut plus aucun moyen de lui persuader qu.e je n'étouffais pas d'humeur et de dépit; on a bien plus de peine à se faire entendre de tous les caractères que de tous les esprits; c'est ce qui fait que je ne comptais que sur cet excellent duc, le seul pourtant dont j'eusse véritablement à me plaindre, pour être compris. Je le vis le dernier, comme pour me consoler du spectacle de tant de misères; ce fut le lendemain, à mon heure ordinaire de 8 heures du matin; il vint au-devant de moi et avec la voix et le visage sensiblement émus : « Parlons-nous donc franchement, me dit-il, et ne conservons rien sur le cœur. »
« — C'est pour cela que je viens vous trouver », répliquai-je, et aussitôt je lui parlai de moi, de lui, de l'embarras où il me mettait, avec autant de liberté et de franchise que je l'aurais fait seul, vis-àvis de moi-même. « Vous enviez de me faire ministre, continuai-je, et les paroles qui vous sont échappées depuis trois mois m'ont rendu une pierre d'achoppement entre les partis; il serait au-dessous de moi de rappeler ici les plaisanteries de M. de Talleyrand et de sa coterie sur le prétendu rôle que vous m'avez fait jouer; mais ce qui ne doit pas m'être indifférent, c'est qu'un homme de votre caractère avoue qu'il résiste à son désir, au besoin qu'il croit avoir de me prendre pour collègue, à cause de ce que j'ai fait pendant les Cent Jours; n'est-ce pas prêter tout le poids de votre considération à la calomnie, ou croira-t-on que vous avez la faiblesse de reculer devant elle ? »
'( Ici, le duc, plus ému, voulut m 'interrompre; je continuai, en élevant la voix :
« Ne contestons pas sur le mal que vous m'avez fait à votre insu ; votre cœur en est trop pur pour que le mien en soit blessé! mais aidez-moi à sortir de ma position d'une manière honorable; je ne vois, pour le faire, qu'une ambassade, et il n'y a que Rome ou Naples que je puisse accepter. »
« M. de Richelieu entreprit alors de me répondre et me laissa voir toute son âme en avouant noblement ses torts ou plutôt ses gaucheries ; à mesure qu'il parlait, je ne dirai pas que je lui pardonnais, mais je l'aimais davantage, j'étais heureux et fier d'être aimé de lui. Il m'objecta sur Rome que M. de Rlacas y tenait trop pour qu'il fût possible de le rappeler; d'ailleurs, M. de Blacas était au moment de terminer la négo-
ciation avec le Pape. Quant à Naples, les rapports directs de la duchesse de Narbonne avec le Roi, rendaient également impossible d'en ôter son mari. « Mais Turin, ajouta-t-il, pourrait mieux vous convenir et me ferait moins de chagrin, parce que vous seriez plus près de moi; il y a à Turin les avantages attachés aux ambassades de famille, et le duc de Dalberg ne peut y rester, il fronde et raille publiquement tout ce qu'on y fait. Le Roi de Sardaigne s'en est plaint vivement, ce, à si juste titre que nous allons le rappeler. » Je lui dis que j'y penserais, et nous nous mimes à parler dos affaires générales : il semblait redoubler de confiance et me demandait mon avis sur toutes. Il ne fut pas en mon pouvoir de lui faire comprendre que la présence de Gouvion dans le ministère en chassait nécessairement le duc de Feltre ; sa candeur, je dirais presque son innocence, l'empêchait de saisir aucun des motifs de rivalité qui rendaient ces deux hommes incompatibles. Enfin, après deux heures du plus doux entretien, nous nous séparâmes après nous être tendrement embrassés.
(( Decazes était alors assez sérieusement malade auprès de Saint-Cloud, à Villeneuve-l'Etang, dans une maison de campagne appartenant au maréchal Soult, que Decazes avait louée ; j'y fus le soir avec Pozzo ; il me reçut très amicalement et me raconta que le duc d'Angoulême en apprenant la nomination de Gouvion s'était écrié : « Mais que dira M. Mole? il y cojnptait », et que ce Prince avait témoigné à cette occasion pour moi des regrets bienveillants. Je répondis à Decazes ([ue c'était trop s'occuper de ce qui m'était personnel et qu'il ne devait plus songer qu'à se faire de Gouvion un puissant auxiliaire contre son antagoniste et avec lequel il lui serait facile de porter au duc de Feltre les
48 DECAZES ET CORVETTO.
derniers coups. Cet avis était superflu. Decazes entendait merveilleusement sa position, il était là sur son terrain, celui de la ruse et de l'intrigue; toutefois, par un effet de son excessive mobilité, même dans la haine et la passion, il était bien moins occupé alors de nmverser le ministre de la Guerre que de se débarrasser du pauvre Gorvetto. Ce dernier, qui joint à la vertu la plus pure, à l'esprit le plus fin et le plus orné, une grande mollesse de caractère, avait laissé Decazes peupler les bureaux des Finances de ses créatures ; un jeune chef de division fort capable, appelé Daud... \ et dévoué au favori, l'avertissait de tout ce qui se passiit au ministère des Finances, et l'obsédait de plans de réformes et d'organisation du Trésor. Decazes s'appropriait ces plans, le plus souvent sans les bien comprendre, et s'en servait pour critiquer hautement l'administration de son collègue et le convaincre aux yeux du duc de Richelieu d'incapacité. Il était parvenu à mettre Pozzo dans cette intrigue et ce dernier me parut presque aussi monté que Decazes lui-même sur la nécessité de changer le ministre des Finances; cela fut si vif et si subit, que j'ai toujours soupçonné quelques motifs secrets, sans pouvoir les découvrir. Il est vrai que Gorvetto prêtait le flanc à ses ennemis par sa faiblesse et la mauvaise renommée de ses principaux agents. Un certain Jourdan, âme damnée de l'abbé Louis, tenait tout le service du Trésor dans ses mains ; il passait pour le conduire avec habileté, mais pour s'enrichir aux dépens de l'Etat par le moyen des frais de négociations qui s'élevaient à une somme exorbitante; en outre, le public croyait et Decazes répétait qu'un gendre de Gorvetto, appelé Schiaffino et génois
i. Sic.