‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 141 sur 204 · NOUVELLE DEMARCHE DE POZZO · texte numérisé non relu

NOUVELLE DEMARCHE DE POZZO

son débat avec Fabvier. <( Croyez-moi, ajoutai-je, gouvernons franchement et largement. Ne craignons jamais d'arriver au fond des choses et de tout approfondir. Laissons agir la justice, abstraction faite des personnes, et tant pis pour qui sera convaincu de calomnie ou de haute trahison, » Ce langage ne pouvait être honorablement contredit; aussi Decazes luimême parut-il y adhérer et Jacquinot se retira, autorisé à donner un libre cours à la justice.

« Le lendemain, Pozzo vint me raconter la conversation qu'il avait eue avec Pasquier. Celui-ci, dissimulant toujours, s'était évertué longuement à prouver qu'il fallait à tout prix conserver M. de Richelieu, et Pozzo l'avait payé de la même monnaie. Mais je reçus une visite plus curieuse et qui m'aurait révélé, au besoin, tous les secrets de l'intrigue qui s'ourdissait. Royer-Collard, qui depuis quelque temps me négligeait un peu, arriva dans mon cabinet à une heure très inaccoutumée. « J'ai eu, me dit-il, avec Decazes, un entretien que je ne dois pas vous laisser ignorer. Je voulais connaitre enfin ses vues sur l'avenir et je l'ai forcé de s'expliquer; il a d'abord essayé de m'échapper en se réfugiant dans ses scrupules de succéder immédiatement à M. de Richelieu ; mais, voyant que je ne prendrais point à cette simagrée, il m'a clairement annoncé l'intention de le remplacer comme président du conseil et ministre des Affaires étrangères. Vous connaissez depuis longtemps mon opinion sur Decazes, il ne sera encore qu'un passage, mais ce passage est nécessaire. Dans la chambre, il aura pour lui le côté gauche et les deux centres, et le côté droit seulement pour adversaire. Personne autre que lui ne pourrait former aujourd'hui une telle majorité, personne, en un mot, n'est prêt pour le

INTERVB^«JTKrV DE BOYER-COLLARD. 341

remplacer. Il faut donc s'y résigner, malgré son insuffisance, malgré ce titre de favori sous lequel il doit succomber un jour, et quoique nous soyons destinés bientôt à le combattre et à devenir ses ennemis bien plus déclarés que nous n'avons été ceux de M. de Richelieu et même de Laine. »

« Pour apprécier la démarche de Royer et le véritable sens de ses paroles, il faut se rappeler mes rapports avec lui ; le plus grave d'entre les doctrinaires, il était aussi celui que je considérais davantage et sur l'amitié duquel je comptais le plus. C'étaient donc Vultimatum de la coterie qu'il m'apportait et tous les doctrinaires qui me disaient par sa bouche : « Nous aurions bien voulu nous passer de Decazes, mais nous croyons décidément ne le pouvoir pas. Arrangez-vous donc avec lui, car si vous persistez à vous attacher à le fortune de M. de Richelieu, vous tomberez avec lui et nous romprons avec vous. »

« Je fus dispensé de répondre par l'arrivée de M. de Richelieu lui-même, qui fit partir Royer. Il était triste et abattu et commençait à se sentir pressé par les intrigues qui l'environnaient. Je ne lui laissai rien ignorer sur les dispositions et les projets de Decazes et sur sa position. « Tout cela me fait de la peine, me répliqua-t-il doucement, surtout en ce qui concerne Decazes, duquel j'attendais d'autres sentiments. Au surplus, je veux avoir une conversation à fond avec lui et lui ouvrir mon âme. » Résolution funeste que je me gardai bien de signaler comme telle à celui qui la formait. On se serait mal placé dans l'estime de M. de Richelieu en le détournant de rien de ce qu'il croyait généreux. Malheureusement, son défaut de lumières l'exposait ainsi souvent à être dupe. Il avait plus de vertu que son esprit n'en pouvait gouverner.

342 CONFLIT AVEC LATNK.

Je me bornai donc à lui rappeler que j'étais décidé à me retirer avec lui et, pour la première fois, il me comprit et m'approuva.

(( Nous commencions déjà à nous occuper beaucoup des élections. Le mercredi suivant avant le conseil, Pasquier me montra une lettre du député Courvoisier, procureur général à Lyon, qui, en rappelant toute la popularité et l'estime dont jouissait Camille Jordan dans cette ville, prévenait le ministère de la faute énorme qu'il commettrait en s'opposant à sa réélection. Cela s'adressait surtout, ou plutôt seulement, à M. de Richelieu et Laine. Je dis a Pasquier qu'il fallait montrer au premier la lettre de Courvoisier très propre à l'éclairer; mais le garde des Sceaux était alors si gêné dans ses rapports avec le duc qu'il m'avoua ne pas oser lui faire une communication aussi naturelle et qu'il remit en ma présence sa lettre à Decazes, en le priant de la lire dans un moment opportun à notre président. C'est à ce même conseil que le ministre de la Guerre, après avoir psalmodié pendant une heure une ordonnance sur l'avancement en trois cents articles, vit, à sa grande surprise, le Roi, qui jusque-là n'avait pas donné signe de vie, tendre la main en disant : « Donnez-moi cette ordonnance, je veux la relire et la méditer avant de la signer. » Nous connaissions tous trop bien le Roi pour croire qu'un pareil mouvement vînt de luimême ; aussi, Gouvion ne s'y méprit-il pas, et je sus plus tard' que M. de Richelieu, toujours en défiance de ce qui venait du maréchal ou de ses bureaux, s'était entendu avec Decazes pour que Louis XVIII arrêtât l'ordonnance au passage et s'en emparât. Le tour de travail du ministère de l'Intérieur étant venu, j'eus en présence du monarque une dispute d'attributions avec Laine dont le sujet mérite d'être rapporté avec quelques détails.

CONFLIT AVEC LAINE. 3i3

<( Deux navires avaient été expédiés de Bordeaux en 1817 par les négociants Balguerie et Philippon pour la Cochinchine, dans le but de s'assurer s'il serait avantageux au commerce français de renouveler ses anciennes relations avec ce pays. Arrivés presque en même temps, les commandants furent présentés à la fois au souverain qui venait de prendre, à raison de ses conquêtes, le titre d'empereur et roi. L'empereur (iya Long était le père de ce jeune prince de la Cochinchine qui avait excité autrefois tant de curiosité en France et reçu aussi bon accueil de Louis XVL Gya Long, en mémoire de ce fils qu'il avait perdu peu de temps après son retour, combla d'honneurs et de marques d'estime les Français dont le jeune prince était revenu accompagné. Parmi eux se trouvaient deux officiers de notre marine, MM. Ghaigneau et Vanier, qu'il avait élevés au rang de mandarins de la seconde classe. Les deux mandarins, transportés de joie en revoyant le pavillon de la France, employèrent tous leurs bons offices à faire obtenir un traité d'échange aux maisons Balguerie et Philippon et les deux navires venaient d'arriver avec ce traité à Bordeaux. J'attendais encore quelques renseignements nécessaires pour placer toutes ces circonstances sous les yeux du Roi, lorsque je vis Laine se mettre en devoir de les lui faire connaître dans un rapport en forme, qu'il terminait par des propositions d'encouragements pour les négociants de Bordeaux. Je l'arrêtai au début, en représentant que le commerce intérieur seul le concernait et en réclamant avec autorité cette affaire dont je m'occupais depuis longtemps et sur laquelle je ne tarderais pas à prendre les ordres du Roi. J'avais tellement raison qu'on ne put s'empêcher de le reconnaître et que le ministre de l'Intérieur fut obligé de se désister. Peu

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