DECOURAGEMENT
Oudinot, deux des majors de la garde et Victor de Garaman qui en commandait l'artillerie, m'y entretinrent longuement des inconvénients de l'ordonnance de Gouvion et de la fermentation qu'elle excitait.
<( Je me gardai bien de rapporter leurs discours à M. de Richelieu, mais deux jours après il vint de luimême me confier encore ses inquiétudes. « Il faut satisfaire la garde, me dit-il, ou la licencier, car on ne peut confier la sûreté du Roi et le salut de la Monarchie a une garde mécontente et qui murmure tout haut. » Il me remit en même temps un mémoire du général Digeon sur l'ordonnance, en me priant de le lire et de n'en point parler. « M. le duc d'Angoulême, ajouta-t-il, si sage et si modéré en toutes choses, regarde aussi l'ordonnance comme injuste dans ses dispositions et funeste dans ses effets. Il doit me remettre ses propres observations et dès que je les aurai, j'en entretiendrai le conseil. » Se livrant ensuite à ce découragement qui lui était trop habituel, M. de Richelieu voulait charger Decazes d'annoncer au Roi qu'il se retirerait après le congrès.
« Y pensez- vous? m'écriai-je; ne serait-il pas hors de toutes convenances que vous ne fussiez pas le premier à parler au Roi de votre retraite? Savez- vous, d'ailleurs, sous quelle couleur Decazes représentera votre résolution et dans quels termes il s'acquittera de votre commission? Occupez- vous, au lieu de cela, de préparer le ministère qui doit vous remplacer; le temps presse. »
(( Nous nous jetâmes ensuite dans les noms propres; pour les Finances le duc était tenté de M. MoUien qu'il préférait à M. Roy, à cause de l'influence de Decazes sur ce dernier. Il aurait bien voulu mettre Laine à la place de M. Dambray, mais Decazes et
Dlt^HKr DE RICHELIEU. So?
Pasquier s'étaient soi-disant assurés que le Roi n'y consentirait pas. En nous séparant, le duc me dit de venir dîner avec lui et Baring le lendemain à la Muette chez Gorvetto. Je le lui promis et le quittai pour aller dîner à Boulogne chez Fontanes.
« J'y trouvai plusieurs officiers supérieurs de la garde et entre autres Clermont-Tonnerre qui se plaignit à moi de ce que M. de Richelieu laissait Pasquier se mêler de l'affaire de l'ordonnance; à aucune époque de sa carrière Pasquier ne s'était fait mouche du coche au point où il le fit alors. Il s'agitait sur tout, s'ingérait, se mêlait de tout et se persuadait ainsi qu'il dirigeait tout. Le vendredi au matin, il m'apporta un projet de convention avec Baring, de sa façon, f»t me dit qu'il avait aussi aplani toutes les difficultés que rencontrait l'ordonnance en causant avec le général Dumas, son véritable auteur. Ni sa convention, ni sa conférence avec Dumas n'eurent la moindre influence sur la conclusion de ces deux affaires. Pasquier a une faculté que je n'ai vue qu'à lui, celle de se persuader tout ce qu'il voudrait persuader aux autres, de manière qu'en se mentant une seule fois à lui-même, ou, pour le dire plus doucement, en se laissant aller à ses faciles illusions, il ne peut plus mentir à autrui. Ses mémoires, s'il en écrit jamais, manqueront totalement de vérité; il se présentera comme ayant tout vu, tout su, tout dirigé, en un mot il se donnera une importance qui ferait sourire ses contemporains. Mais encore une fois sa présomption le sauvera du mensonge, jamais on n'aura plus outragé la vérité sans la trahir.
'( Ce même vendredi nous eûmes un conseil auquel M. de Richelieu ne put se trouver, parce qu'il assistait aux couches de Madame la duchesse d'Orléans. J'y
358 EXPEDITION AU SENEGAL.
communiquai à mes collègues l'offre que me faisait M. de Pradel d'avancer sur les fonds de la liste civile les neuf cent mille francs que devait coûter la première expédition pour le Sénégal. Cette offre, je l'avoue, de la part d'un ministère (celui de la Maison du Roi) qui avait tant de peine à suffire à ses propres dépenses, m'avait causé une vive surprise et je soupçonnai un certain Forestier, dont j'ai parlé, intendant de la Maison du Roi et conseiller d'Etat de la Marine, d'avoir comme ce dernier placé quelques fonds au Sénégal et suggéré à M. de Pradel la proposition que j'avais reçue. Quoi qu'il en fût, nous l'acceptâmes et Laine, qui augurait bien aussi de cet essai de colonisation, fit décider que l'expédition partirait au mois d'octobre. Il s'engagea ensuite entre lui et moi une discussion qui eût été moins vive en présence du duc, sur la division du budget en autant de lois qu'il y avait de ministères, division que je recommandais en toute occasion avec autant de chaleur que Laine la combattait avec colère.
« Pasquier me mena diner àla Muette chezGorvetto, où nous devions retrouver M. de Richelieu et Baring ; ces petits voyages faits avec lui n'étaient jamais stériles. J'ai déjà dit qu'il se trouvait à lui-même un si grand charme qu'il se croyait irrésistible. C'est ce qui le rendait si fat avec les femmes et si suffisant entre hommes. A peine étais-je dans sa voiture qu'il se mit à me parler du goût qii'il avait inspiré ait Roi; et pour qu'il ne manquât rien à mon amusement, il ajouta : « Sans mon aversion pour la faveur, c'est moi et non Decazes gui eusse été le favori de Louis XV III; en 1814 pendant mon premier ministère feus toutes les peines du monde à m' empêcher de le devenir; mais mon caractère est trop antipathique avec ce genre
BARXKti^-Et L EMPRUNT. 359
(T existence ! » Pour que ce trait ait tout son prix, il faut avoir vu Pasquier avec le Roi et savoir de quelle manière le Monarque parlait de lui lorsqu'il cessa d'être ministre.
M Aussitôt après diner, nous entrâmes en conférence; Pasquier nous lut des notes que Decazes lui avait envoyées du fond de sa retraite amoureuse. Elles n'avaient pas d'autre objet que de protester contre l'emprunt et d'en prendre acte pour se populariser aux dépens de ceux qui l'avaient négocié. Baring alla au-devant de tout ce que nous pouvions raisonnablement désirer et montra une loyauté, une noblesse à laquelle, il faut le dire, nos capitalistes français ne nous accoutumaient pas. En un mot, il se montra digne de traiter avec M. de Richelieu et il était beau de les voir rivaliser entre eux de délicatesse et de droiture. Pasquier, à ce spectacle, me dit tout bas : (( Est-ce là faire des affaires? et ne voyez-vous pas tout le parti que nous pouvions tirer de la facilité de Baring? >> Mais le duc, après avoir entendu Corvetto qui parla longtemps avec son élégance et son esprit accoutumés, avait terminé la discussion en déclarant qu'il ne souffrirait pas que le premier prix (de 72), convenu entre Baring et lui, fût changé. Pasquier, intimidé par l'accent de M. de Richelieu, ne fit plus que bavarder et cette base fut adoptée.
u Le lundi suivant, Pasquier vint chez moi avant le conseil; il avait revu Dumas qui lui avait promis d'apaiser la garde en obtenant du maréchal une interprétation favorable de son ordonnance. Avec un caractère timide et un esprit étroit, on ne connaît de difficultés que les résistances et l'on ne juge du mal que par les plaintes. x\u lieu donc d'examiner une bonne fois cette ordonnance et de bien se rendre