‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 155 sur 204 · MÉMOIRE A MONSIEUR · texte numérisé non relu

MÉMOIRE A MONSIEUR

compte de ses conséquences et de son esprit, Pasquier ne songeait qu'à satisfaire ceux qui s'en plaignaient, sans blesser toutefois son auteur. Nous nous rendîmes au conseil où le maréchal nous apprit qu'il allait en efïet expliquer l'ordonnance dans une lettre qu'il adresserait aux commandants de la garde. Mais, loin de rien céder, il ne voulait que la faire comprendre, en la justifiant des fausses inductions que l'on prétendait en tirer.

(( En arrivant à cette séance j'étais loin de prévoir tout ce qui s'y passerait de curieux. M. Laine lut ce fameux mémoire auquel il travallait depuis longtemps et destiné à contenter Monsieur. Jamais, assurément, projet ne fut plus insensé, ni espérance plus légèrement conçue; pour séduire Monsieur, le mémoire lui offrait la perspective de siéger à la chambre des pairs et même au conseil dans certains cas, s'il s'unissait sincèrement au Roi et a son gouvernement. Du reste il ne renfermait que des lieux communs médiocrement rédigés. Laine ayant achevé sa lecture, on se regarda; l'intrépide Pasquier rompit le silence : louant avec emphase le mémoire, il demanda que l'auteur se bornât à le lire à Monsieur et ne le laissât sous aucun prétexte entre ses mains. Decazes se taisait, je pris la parole et m'expliquai nettement.

u C'est méconnaître, m'écriai-je, le principe de la Monarchie et celui de la responsabilité des ministres, que d'admettre les princes au conseil et de leur donner aucune part dans le gouvernement. La démarche que vous Avouiez faire est pleine de dangers, sans que vous puissiez raisonnablement en attendre aucun avantage. Jamais vous ne gagnerez rien sur Monsieur. Ce mémoire, quelque bien rédigé qu'il fût, ne pouvait que répéter ce que nous lui avons tous dit mille fois,

MEilOIHE A MONSIEUR. 361

(iomment donc espérer que sa simple lecture arrache tout d'un coup Monsieur à ses préjugés, à ses habitudes, à ses affections? Au lieu de cela, Monsieur racontera ce qui se sera passé entre lui et vous ; le Times et la Minerve le publieront et les ennemis du ministère, ceux de M. Laine en particulier, ne manqueront pas de répéter qu'il y a dans le cabinet un parti qui veut toujours composer avec la Cour, transiger avec l'ancien régime. »

« Decazes, M. de Richelieu et Laine essayèrent de me répondre, mais il était évident que j'avais produit une forte impression sur leur esprit. Le maréchal <iouvion m'appuya d'une étrange manière : « Ce n'est pas chez les ultras, toujours incorrigibles, dit-il, que vous devez chercher votre force, mais dans une bonne armée qui vous permette de frapper un coup d'Etat quand cela sera nécessaire et de déporter deux ou trois cents énergumènes. » Aces mots, l'amour de la liberté se réveille dans le cœur de Laine et le Aoilà qui se répand en imprécations contre tout pouvoir arbitraire et surtout contre celui des baïonnettes. Pasquier, fidèle à son rôle de conciliateur, assura Laine et le maréchal qu'ils ne s'étaient pas compris et n'avaient ni l'un, ni l'autre dit ce qu'ils voulaient dire. La paix se rétablit à sa voix et le mémoire n'étant plus défendu, même par son auteur, il fut formellement convenu qu'on ne s'en servirait pas.

« Cette scène fut animée et amusante, parce que les caractères individuels s'y montrèrent avec assez de franchise. Gouvion,qui n'est libéral qu'en haine de l'ancien régime, y trahit le secret de tous les généraux de l'Empire, dont la Restauration a fait tout d'un coup des tribuns. Il faut avoir bien des lumières ou un bien noble caractère pour conserver l'amour de la liberté

Page 1