‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 166 sur 204 · LA GARDE ROYALE · texte numérisé non relu

LA GARDE ROYALE

un corps que faime beaucovp, un corps d' officiers qui ne ressemble à aucun autre ; il n'y a point d'inconvénient à le mettre hors de pair, je désire vivement que cela soit ainsi et personne ne s'en plaindra. On me dira, tout ce qu'on voudra, mais j'ai soixante-trois ans et je ne changerai pas. »

« — SirCy répondit Gouvion sans s'ébranler, les prétentions et les privilèges des gardes du corps ont fait bien du mal en 1Bi4 ! »

« — Ils 71 en feront plus, répartit le Roi, on est réaccoutumé aux gardes du corps, on les aime. »

« Ce dernier mot on les aime renferme à mon avis toutes les illusions et toute la destinée des Bourbons. Quel spectacle que ce vif débat entre Louis XVIII et Gouvion ! C'était la lutte du passé et de l'avenir, de la révolution et de l'ancien régime ; d'un côté l'héritier du trône, des préjugés, des habitudes de Louis XIV, de l'autre le général de la République plus encore que le maréchal d'Empire. Toutefois, M. de Richelieu soutint Gouvion en disant noblement la vérité au Roi et lui parlant avec autant d'indépendance que de respect. Pasquier eut seul le courage de se montrer courtisan dans cette grave circonstance et essaya d'aborder dans le sens du Roi, sans heurter le maréchal. Decazes appuya Gouvion d'un seul mot, mais ferme et net. Dans sa position, il ne pouvait dire mieux, ni davantage. J'ai plaisir à lui rendre cette justice.

« Bellart fut ensuite introduit : il venait prendre définitivement les ordres du Roi sur l'usage qui serait fait du billet de Donadieu à Chateaubriand. Louis XVIII, contre sa coutume, donna son opinion avant de nous avoir demandé la nôtre, mais il la donna comme un souhait, en disant que son vœu était que le billet ne fût pas produit au procès. Le favori, au con-

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li-aire, voulait qu'on fit plus usage du billet et, comme le procureur général, poursuivre à outrance. Il avait chargé Pasquier d'appuyer le discours de ce dernier devant le Roi. Mais le Roi, ayant pris l'initiative, Pasquier se trouva fort embarrassé d'avoir à le contredire. Il le fit pourtant, mais avec tant de timidité, de précautions, de circonlocutions, qu'il fut impossible de compter sa voix pour l'un ni l'autre parti. M. de Richelieu soutint franchement qu'on ne pouvait faire usage du billet, mais en donna de mauvaises raisons. Je pris la parole à peu près en ces termes :

« Si le billet est mis de côté, nous courons le risque sans doute que l'instruction en reste là et que le parti, auquel les prévenus appartiennent, nous accuse d'avoir tout inventé, tandis que les libéraux nous acccuseront d'avoir reculé devant les suites trop évidentes de la procédure ; mais aussi en produisant le billet, nous nous exposons à un genre d'attaque bien autrement redoutable; on nous reprochera l'infamie du moyen qui l'a mis dans nos mains et on nous contestera le droit d'en faire usage devant la justice. Tous les moyens, sans doute, sont bons pour empêcher un complot d'éclater, mais non pas pour punir et convaincre ses auteurs. La société, ainsi que les individus, peut tout faire pour se conserver; mais, quand il ne lui reste plus qu'à se venger, l'accusé rentre dans tous ses droits et elle ne peut plus employer contre lui que des armes légales et loyales. D'ailleurs le billet compromet tellement M. de Chateaubriand qu'à l'instant même où il sera connu, le tribunal doit se récuser et renvoyer l'affaire devant la chambre des pairs. Et se figure-t-on quel sera sur ce nouveau théâtre le scandale de l'attaque et de la défense ? Se représente-t-on le duc de Fitz-James s'unissant avec tout son parti à Lanjuinais, au duc de

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