CHATEAUBRIAND COMPROMIS
Broglie, en un mot aux hommes à principes, pour reprocher à M. Decazes d'avoir fait fouiller les poches de son collègue par le valet de chambre de ce même collègue, qu'il avait séduit! »
« A cette image, Decazes, effrayé, déclare qu'il revient à mon opinion et fait de mon discours un éloge en apparence si sincère, que j'en crus à peine mes oreilles. Le Roi et M. de Richelieu me donnent à leur tour beaucoup d'applaudissements; Pasquier seul rongeait son frein. Le maréchal, qui jusque-là n'avait pas donné signe de vie, se réveilla pour nous dire qu'il ne fallait songer qu'à se garantir d'un seul reproche, celui de faiblesse, et qu'ainsi nous devions, sans hésiter, livrer le billet au procureur général. Laine parla le dernier et vraiment pour cette fois avec une rare dissimulation. Il présenta quelques arguments à l'appui de l'une et l'autre opinion et conclut sans qu'il fût possible de savoir à laquelle il se rangeait. Le Roi prononça que la mienne était adoptée.
« J'observai alors combien il était désirable que tout ce conseil demeurât secret.
« Oui, répartit le Roi, car s'il est connu, on dira qtie les avis ont été partagés, comme de coutume, dans le ministère et on me représentera comme faisant toujours la volonté de mes ministres. »
« Le roi appuya sur ces derniers mots, en nous faisant entendre que c'était son frère qui s'exprimait ainsi sur son compte et sur le nôtre. A ce sujet, il nous raconta de quelle manière l'ordonnance du 6 septembre avait été rendue, puis il ajouta ces paroles aujourd'hui si remarquables :
« Jamais ordonnance , ni acte de mon gouvernement ne m'appartint davantage. Je ne l'ai signée qu'après m'êtré profondément convaincu par mes propres
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réflexions. Eh bien, cependant, quelqu'un qui le sait comme moi, me disait encore dernièrement : « Cette ordonnance qu'on vous a arrachée! »
« C'est avec ce dépit et cette amertume que Louis XVIII parlait à cette époque de Monsieur.
« M, de Richelieu se préparait à passer quelques jours chez la duchesse sa femme, au château de Courteilles. Il nous fit ses adieux au conseil le vendredi 28. Je n'oublierai jamais que Decazes eut l'imprudence de nous y donner à lire, à Pasquier et à moi, deux lettres d'amour d'un espion de société. Anglais d'origine, appelé Mill; elles étaient adressées l'une à iM'"^ de..., l'autre à M"® Bus. Je ne connaissais pas cette dernière, mais M'"* de..., par elle-même et par les importantes fonctions de mon mari, était connue de tout le monde. Elle avait toujours joui d'une intégrité de réputation que sa parfaite laideur mettait à l'abri de tout soupçon. La lettre de ce Mill ne laissait cependant aucun doute sur sa fragilité et en offrait de cyniques détails. Je fus véritablement révolté en apprenant à quel usage Decazes appliquait sa police et mon indignation redoubla en voyant que ces lettres galantes entraient dans le portefeuille qu'il envoyait au Roi.
« Le lundi 31, nous nous réunîmes dans le cabinet de M. de Richelieu, mais sans lui. Le maréchal et Decazes nous dirent que la rumeur et la fermentation allaient toujours croissant dans la garde royale et parmi les gardes du corps. Ils en accusaient la faiblesse du duc de Richelieu.
« M. Laine nous communiqua deux lettres imprimées et adressées au nom de Monsieur à la garde nationale de Nimes, dans lesquelles on déplorait le licenciement de cette garde et on élevait aux nues sa conduite; le préfet écrivait que ces lettres répandues à
profusion faisaient un mal incalculable. Tous les royalistes du Midi, persuadés que Monsieur s'entendait secrètement avec son frère, accusaient hautement les ministres de tromper ou de trahir le monarque. Pour cette fois, la mesure nous parut comblée et nous résolûmes, d'un commun accord, d'extirper le mal dans sa racine aussitôt que M. de Richelieu serait de retour, en supprimant l'état-major général de la garde nationale et même la place de colonel général, dont Monsieur faisait un usage si funeste. M. Laine demeura chargé de préparer ce prince à ce dernier coup.
Mais le souvenir de tant d'intrigues misérables finit par me lasser, me rebuter. Le courage est prêt à me manquer pour en continuer le récit. Qu'il me soit du moins permis de le suspendre. Je l'ai annoncé et le répète : j'écris ma vie ainsi que j'ai vécu. Qu'on ne cherche donc dans ces mémoires ni transition, ni méthode, ni suite; qu'on y cherche plutôt de brusques contrastes et d'étranges disparates. Tout amoindri que je me sentais, je ne cessais jamais de mesurer ma chute ou de me rappeler mon origine, de me comparer à moi-même comme à tout ce qui m'entourait. Je ne crois pas avoir atteint la fin d'une seule de mes journées sans déplorer l'emploi que j'en avais fait. Combien ce mois d'août 1818 s'écoula tristement pour moil Seul et souffrant, souvent préoccupé de l'idée de ma fin prochaine, mes plus douces heures étaient celles que je passais à cheval au lever du jour, ou le soir à pied dans les allées des Champs-Elysées, après le coucher du soleil. Pendant tout cet été la chaleur fut excessive et je trouvais un grand charme à me livrer ainsi à ma rêverie, tout en goûtant le frais du matin et du soir. Je ne pensais à l'amour qu'avec déchire-
ment, aux femmes, que pour me rappeler celle à qui je ne reconnaissais plus d'autre pouvoir que de me rendre désormais l'amour impossible, d'invoquer encore son nom dans mes moments les plus découragés et trouver un mélancolique plaisir à me retracer ce 23 novembre 1816 et tant de rêves évanouis! Non, je ne parviendrai pas à faire comprendre toute la tristesse de mes solitaires promenades durant ce brûlant été de 1818 ! Parfois l'air du soir suspendant mes souffrances, les yeux fixés sur les étoiles dont étincelait le firmament, le moi s'éteignait par degrés en moi ; je tombais dans une sorte d'existence passive, dont j'aurais voulu ne sortir que pour entrer dans le tombeau. Cependant la jeunesse n'avait pas entièrement perdu ses droits sur moi : quand mes maux me laissaient un peu plus de relâche, elle se ranimait et me rendait à ma flexible nature. Je me voyais guéri par une de ces crises que la nature opère bien plus souvent que l'art, et parcourant les Alpes ou la belle Italie avec cette indépendance de l'àme ou du corps que donne la santé et que je regardais alors comme le comble des félicités humaines. Que ces moments étaient rares et rapides! la Providence les envoie aux malheureux comme le sommeil, pour qu'il conserve la force de souffrir encore sans mourir.
« Mais ceux qui se plaignent peuvent toujours se dire qu'ils ne sont pas les plus à plaindre. J'appris la fin tragique d'un homme bien autrement malheureux dont j'ai raconté la disparition et l'histoire. 0...' retrouvé et 0... revenu près de celle qu'il avait tant aimée, pour qui et par qui il avait tant souffert, assistait à des désordres auxquels son retour et sa présence