Sic
ne servaient pas même de frein. Le malheur sans dignité est le seul qu'une noble créature ne puisse supporter. Cachant sous un front serein sa honte ot son désespoir, 0... trompa toute sa famille et méditait de se détruire alors qu'elle lui voyait un calme et une gaieté que pourtant elle ne s'expliquait pas. Un jour, il se leva de grand matin en disant qu'il allait nager dans la Seine, ainsi qu'il en avait l'habitude, maisO... ne revint point et au moment où ses parents commençaient à s'inquiéter de son absence, une lettre de lui leur apprit qu'il avait cessé de vivre et qu'on retrouverait sa dépouille mortelle dans les filets de Saint- Gloud. Le plus aimable et le plus généreux des hommes mourut pour l'amour comme il avait vécu ; marié à dix-huit ans à une femme moins jeune et moins séduisante que lui, il l'avait aimée durant dixneuf années de mariage avec cette passion, celte recherche et cette grâce qui semblent n'appartenir qu'à un premier et nouvel amour. Mais cette femme était de celles que la faiblesse toute seule peut entraîner au delà des bornes de la corruption et de la perversité. Elle m'a bien convaincu que ce qu'il y a de plus égoïste, de plus dur, de plus impitoyable sur la terre est une femme qui a trahi l'amour et la pudeur.
« Le mois d'août avait ramené pour la vingtième fois l'anniversaire de mon mariage. Jamais je ne revis cette époque sans revenir sur toute ma jeunesse et sur toute ma vie, sans déplorer comme un malheur toujours nouveau d'avoir uni ma destinée à la seule femme dont, peut-être, les lois de l'attrait naturel et du rapport des âmes auraient du m'interdire d'être l'époux. Jamais ce triste anniversaire ne m'avait retrouvé si isolé et autant accablé de mon isolement, car ce n'est pas dans la solitude, ce n'est pas au dé-
sert que l'homme est véritablement seul; là son imagination peuple encore de fantômes, de souvenirs, d'espérances, l'immensité qui l'environne. Il peut même se créer de paisibles et doux rapports avec les moindres objets de la création et partager sa journée entre l'oiseau et l'insecte qu'il apprivoise et les travaux qui pourvoient à ses besoins. Il n'en est pas ainsi parmi ses semblables, c'est là que l'ennui le saisit d'une main inévitable et que le vide peut l'écraser s'il ne rencontre pas un cœur où le sien puisse s'épancher, s'il ne se sent nécessaire à personne, s'il ne se rattache à son espèce par le lien d'aucune sympathie. D'autant plus seul alors qu'il est plus entouré, la foule constitue pour lui le désert et il devient plus misérable que le paria relégué dans sa caste ou le lépreux qui, quelquefois, inspire moins d'horreur que de pitié. Tel a donc été mon sort sur la terre : enfant, adolescent, j'adorais ma mère, elle me délaissa; à dix-sept ans et demi j'épousai une femme de mon âge, je voulais l'aimer avec passion et quand je m'élançai vers elle, je ne rencontrai que l'étonnement et le froid de la mort; enfin au midi de ma vie, je ne rencontrai le bonheur, ce bonheur objet des rêves et des regrets de toute ma vie, que pour le voir s'évanouir sans retour. Je n'avais pas la ressource de la plupart des hommes, celle de l'étourdissement et du plaisir; ce qu'on appelle la dissipation m'ennuyait, la coquetterie ne m'inspirait que du dédain.
« M"*® de Y... vint à Paris pour la Saint-Louis et se hâta de m'apprendre son arrivée, j'allai à peine lui faire une visite. J'aimais mieux employer mon loisir à lire l'ouvrage posthume de M"'® de Staël sur la Révolution française qui parut alors.
« Ce livre eut d'autant plus de succès qu'il était