DISSOLUTION DES GARDES NATIONALES
(( Eh bien, répliquai-je, il faut y donner suite en profitant de l'occasion pour demander à Monsieur de se prêter de bonne grâce à la suppression de la garde nationale. »
« Je m'attendais à ce que Decazes abonderait dans ce sens, j'en crus à peine mes oreilles en l'entendant nous dire que si Monsieur s'amendait, il serait d'une bonne politique de l'admettre quelquefois au conseil et que lui, Decazes, avait proposé la veille au Roi de l'appeler au conseil où la suppression de la garde nationale serait prononcée.
« Et le Roi, m'écriai-je, qu'a-t-il répondu ? »
« — Point de cela, a dit le Roi, continua Decazes, je sais par expérience que les ministres les plus braves ne disent leur avis qu'à moitié quand il s'agit de combattre l'opinion des princes devant moi. »
« — Ah que le Roi est sage, m'écriai-je, et qu'il nous connaît bien! Mais vous, ne connaissez-vous donc pas Monsieur? La France le connaît malheureusement, peut-être même elle le calomnie, et ne prévoyezvous pas l'effet que produirait son entrée au conseil sur les élections? D'ailleurs, je le déclare, je ne comprendrai jamais que l'héritier présomptif puisse participer au gouvernement dans une monarchie représentative et lorsque . les ministres sont responsables. »
« On ne me répondit pas et il fut décidé que MM. de Richelieu et Laine communiqueraient le lendemain soir à Monsieur l'ordre de dissolution de la garde nationale, et que Vincent, prévenu par M. de Richelieu, irait renouveler ses remontrances et tâcherait d'obtenir de ce prince une réponse satisfaisante, que notre ambassadeur Caraman, qui allait retourner à Vienne, emporterait avec lui.
(( Le lendemain, 8 septembre 1818, de ce conseil, je formai le projet d'aller de bon matin chez Decazes. Il y avait longtemps que nous n'avions causé ensemble et je désirais une occasion de m'expliquer loyalement avec lui. Je m'arrêtai en passant chez Pozzo. Je le vis pour la première fois alarmé de la difficulté que M. de Richelieu aurait à le faire duc et surtout à le faire entrer dans le ministère. Il commençait aussi à s'inquiéter de ne pas être appelé par son maître au congrès, quoique Capo d'Istria lui écrivit toujours qu'il recevrait l'ordre d'y venir; enfin je le laissai expédiant un courrier pour demander positivement s'il devait partir ou rester.
(( Je continuai ma route et en arrivant chez Decazes, je fus frappé de son air sombre et préoccupé. Il était dans cet état d'émotion où il est aussi difficile de se taire tout à fait que de s'ouvrir complètement.
« M. de Richelieu, me dit-il, a voulu que je préparasse le Roi à la conversation qu'il aura avec lui aujourd'hui*. Je l'ai fait hier au soir; le Roi a été bouleversé. « Il pense me quitter, a-t-il dit, mais ce ne sera jamais de mon consentement. Voilà ce que je lui répondrai ; pourquoi, d'ailleurs, m'affliger dès à présent d'une chose qui ne doit se faire que dans six ou huit mois? Epargnez-moi, s'il se peut, cette corvée^; au surplus, si M. de Richelieu se retire, je trouve qu'aucun de vous ne peut rester comme vous le lui avez très bien répondu. »
1. M. de Richelieu, cédant, malgré mes représentations, à sa timidité naturelle, avait, comme on voit, chargé Decazes d'annoncer au Roi sa retraite. (Note du comte Mole.)
2. Le Roi n'était pas moins gêné avec M. de Richelieu que M. de Richelieu ne l'était avec lui. Decazes lui avait fait depuis longtemps agréer la formation d'un ministère postiche dans le cas où il serait forcé de se retirer. {Id.)
« Au vrai, continua Decazes, M. de Richelieu ne peut, ni ne doit, rester ministre après le départ des étrangers. Il emportera avec lui la gloire d'avoir délivré d'eux la France, mais s'il demeurait à la tète de nos affaires, il rencontrerait des obstacles et des résistances contre lesquels il lui serait impossible de lutter. Sa retraite, ainsi que celle de Laine, est un malheur, mais un malheur inévitable ; Pozzo ne peut le remplacer à cause de sa qualité de Russe qui ne donnerait pas moins d'ombrage à l'Angleterre et à l'Autriche qu'elle ne déplairait aux Français. Cela nous brouillerait avec ces deux puissances, et nous ne sommes en état de nous brouiller avec personne. Etes-vous capable de garder un secret? Le Roi, figurez-vous, m'a appris hier' qu'en 1815 il avait, sur la demande de M. de Talleyrand, donné à Pozzo le titre de comte et 1 700 000 francs dont 700 000 en or et 1000 000 en rentes sur l'État. L'empereur Alexandre exigea alors que Pozzo ne reçût cette somme qu'après l'évacuation, ce qui explique son zèle pour en presser l'époque. Pozzo la laissa donc entre les mains du trésorier de la Couronne, mais elle lui appartient, les intérêts courent à son profit et il demande même en ce moment qu'on lui tienne compte de la différence du cours des rentes au pair. Le jour où tous ces faits seront connus, Pozzo, vous le sentez, sera perdu dans l'opinion. Il faut donc les tenir très secrets, sauf à en faire usage si cela devenait nécessaire. Toutefois, j'ai été effrayé d'apprendre que M. de Talleyrand avait eu assez de crédit sur le Roi pour lui faire donner de telles récompenses et j'admire qu'il ait gardé le secret, brouillé comme
1. Avec M. de Richelieu on voit que Decazes feignait toujours d'avoir appris cela hier. (Note du Comte Mole.)
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il l'est avec Pozzo; c'est une grande qualité qu'a Ik M. de Talleyrand', »
(( J'avais bien écouté Decazes, et je fus charmé de l'occasion qu'il m'offrait de lui dire toute ma pensée sur notre position.
(( Il est certain, commençai-je, que ce don secret fait à Pozzo, modifie sous plus d'un rapport mon opinion sur son compte (à ces paroles les yeux de Decazes brillèrent de joie) ; la probité ne s'opposait nullement à ce qu'il l'acceptât, mais sans beaucoup de modération, il pourrait se trouver récompensé même en prenant ses rentes au cours. Si Pozzo entrait dans le ministère du consentement de son maître, il assurerait sans doute à la France l'appui de la Russie. Mais il n'est pas démontré qu'Alexandre ne craigne pas de blesser l'Angleterre et l'Autriche en mettant à la tète de nos affaires son ambassadeur. Dans tous les cas, il serait dangereux de mécontenter Pozzo ; il faut donc nous borner à gagner du temps, en lui représentant qu'il doit siéger dans la chambre des pairs et s'y faire connaître avant d'entrer dans le ministère; les circonstances feront le reste et décideront de son avenir comme du nôtre. Quant à l'idée de nous retirer en mettant à notre place un ministère de paille, quoique appartenant à nos opinions, je la conçois dans l'intérêt de notre réputation et de notre repos, mais elle pourrait devenir funeste au pays et surtout à la dynastie. Ce ministère, sans considération et sans tuteur, serait bientôt renversé par les libéraux ralliés aux
1. Decazes ne revenait pas de trouver M. de Talleyrand plus habile encore que lui dans l'art de corrompre, mais il lui aurait retiré une partie de son admiration s'il eût réfléchi que M. de Talleyrand a été si souvent corrompu lui-même qu'il est intéressé à ne jamais révéler le secret des autres. (Id.)-
doctrinaires et bien plus forts qu'eux. Ce parti, loin de vous rappeler, imposerait au Roi un ministère choisi dans ses rangs, car, soyez-en bien sur, nous entrons dans le gouvernement représentatif et nous sommes les derniers ministres que le Roi choisira de son propre mouvement. Après nous, il n'y aura plus que des ministres imposés par les chambres. En honneur et en conscience, nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de demeurer en place et de chercher à nous y affermir. Par là, nous nous dévouerons, j'en suis plus convaincu que personne, en pure perte, mais du moins nous n'aurons jamais plié devant les obstacles, ni reculé devant les difficultés. Croyez-moi, mon cher Decazes, ajoutai-je en le fixant, si vous sortez des affaires, vous n'y rentrerez pas aisément. Vous perdrez votre importance dans les chambres et bien plus auprès du Roi. Vos services ne tarderont pas à être oubliés et il ne vous restera du passé que le périlleux souvenir de votre faveur. »
« Tel fut mon dernier mot avec Decazes. Je lui déclarai qu'il devait rester, que nous devions tous rester, qu'ainsi le voulait l'intérêt public. Si j'ai ensuite entraîné sa retraite et celle de tous mes collègues en donnant le premier ma démission, c'est que ses intrigues et ses perfidies nous mirent dans une position sans issue et où il ne nous restait qu'à céder à. une force des choses désormais irrésistible.
(( Cependant Decazes resta frappé de mon allocution et sembla me donner raison sur tous les points que j'y avais traités. Nous gardâmes l'un et l'autre le silence sur le plus délicat, le choix du successeur de M. de Richelieu. Je lui reparlai de faire M. Laine chancelier, et il repoussa de nouveau cette idée.
(( Ecoutez, lui dis-je alors, il importe que nous nous
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expliquions franchement ensemble, Pasquier, vous et moi et que nous convenions d'un plan de conduite auquel nous soyons ensuite imperturbablement fidèles. Si nous ne nous entendions pas parfaitement sur notre avenir, si nous avions chacun nos vues particulières, il ne tarderait pas à s'introduire dans nos démarches et dans nos discours des différences dont on calomnierait la source et dont nos ennemis profiteraient.
« — Je suis charmé de cette proposition, interrompit Decazes, et je veux demander à Pasquier de prendre jour avec nous. »
« Gomme il achevait ces paroles, Corvetto entra. Decazes le mit au courant de notre entretien malgré le secret qu'il venait de me demander et de me promettre. Le duc de Richelieu lui-même survint et Decazes l'emmena dans un arrière-cabinet, en me laissant avec Corvetto.
« Le soir, je retournai chez lui ; il m'annonça que le duc avait paru inébranlable dans sa résolution de se retirer, mais qu'il différerait jusqu'à jeudi d'en parler au Roi. Puis il reprit notre conversation du matin en me développant son système de gouvernement pour l'avenir ; il me laissa voir qu'.il le ferait reposer entièrement sur la corruption.
« Avec des chambres, me dit-il, un ministère ne peut se soutenir que l'argent à la main ; c'est ce que M. de Richelieu n'a jamais pu comprendre. Le Roi doit y employer son énorme liste civile; si elle ne suffît pas, il s'endettera et à sa mort la nation paiera ses dettes ou ne les paiera pas, peu importe, pourvu qu'il ait régné. »
« De pareilles doctrines ne méritaient pas d'être réfutées, je me gardai même d'en paraître scandalisé, pour que Decazes ne se repentît pas d'avoir laissé