Supprimé
LALIJY RAPPORTEUR. 55
se mita nous déclamer son ouvrage. M™^ ... avait ses yeux fixés sur les miens, elle épiait mes impressions et parfois, ne pouvait maîtriser les siennes, elle s'écriait : « Soyez sévère, je vous en conjure, M. Mole, dites bien franchement ce que vous en pensez. «Héla&î je lui obéis assez mal, et ne sentais que la crainte de l'aftliger par mes critiques; j'étais vivement ému, et non moins de respect que de sympathie, en voyant ce dévouement si passionné, cette abnégation si complète de toute existence personnelle, qui durait depuis tant d'années sans que le sentiment qui en était la source eût rien perdu de son exaltation et pour ainsi parler de sa fraîcheur ; exemples rares qui relèvent tant à mes yeux notre nature et que je n'aurai pas à me reprocher d'avoir rencontrés sur la terre, sans les avoir salués comme des objets de culte.
<( Choiseul survint, il fallut recommencer et M™® ... était loin de s'en plaindre ; pour moi, le rapport n'était plus rien, j'étais absorbé par le spectacle que m'offraient ces deux vieillards, je les replaçais au milieu de l'époque où s'était écoulée leur jeunesse et de tout ce que je ne m'expliquais pas, le choix de M"® ... me paraissait la chose la plus inexplicable.
<( La conférence se réunit le lendemain, et fut bientôt suivie d'une troisième et dernière. Dans toutes les deux, Pasquier et Dacazes battirent la campagne et à force de ménager tout le monde, parlèrent de manière à inquiéter les intérêts anciens et nouveaux ; il me fut impossible de ne pas leur répondre et je le fis* avec (\es applaudissements, qui n'étaient pas faits pour calmer l'envie qu'ils me portaient; je ne dis qu'un mot de la hiérarchie des litres, qu'en somme j'approuvais assez; sur les majorats, je proposai que toute personne pût en ériger dans sa famille avec
{jfi U^E DEMARCHE DE M. MOLE
l'approbation du Roi, mais que pour les pairs, nommés à l'avenir, cela fût obligatoire ; quant à la dotation, je fis rougir les ministres de leur faiblesse en déclarant que la chose était si juste qu'il ne fallait pas craindre de la porter à la délibération des députés. « Je m'offre pour commissaire, continuai-je, car je ne conçois pas une plus belle cause à plaider que celle des droits acquis, des services rendus à] du malheur. Vous direz aux députés que vous leur demandez un bill d'indemnité, la confirmation par une loi, de dispositions que le Roi a déjà prises dans sa sagesse, et qu'ils ne peuvent manquer de ratifier ; les services anciens et nouveaux, la fidélité et la gloire ont été justement récompensés par la pairie; mais la plupart de ceux qui s'y trouvent élevés noblement, pauvres malgré les emplois qu'ils ont exercés, ou à cause des malheurs qu'ils ont éprouvés, ont besoin que l'État leur donne les moyens de soutenir leur nouvelle dignité; ces moyens doivent être de nature à ne pas compromettre aux regards du public l'indépendance de leurs votes ; or, il n'y en a qu'un, c'est que la loi convertisse en propriété le bienfait, c'est qu'elle change en dotation perpétuelle et irrévocable ce que le Prince aujourd'hui donne ou retire selon sa volonté. »
« Les ministres, n'osant encore prendre aucun parti, on se sépara sans rien conclure ; mais ils me promirent de convoquer incessamment pour en finir un conseil de cabinet. Pasquier sortit tout meurtri de ces conférences et, pour la première fois, il eut peut-être le sentiment de sa défaite. Il me donna à la même époque, un échantillon bien remarquable de la sécheresse de son cœur et de son incurable égoïsme. J'ai parlé plus d'une fois de sa liaison avec M™® de ...*,
^. Supprimé. ',
AUPRES DE DECAZES. Oi
mais je ne donnerai jamais l'idée de l'aveugle engouement et de l'inconcevable mais touchant dévouement de cette dernière pour lui; l'occasion se présente à Pasquier de rendre un léger service à une si rare amie ; il s'agissait de lui faire obtenir un petit supplément à sa pension de veuve dont elle avait grand besoin ; la chose était d'autant plus aisée que M""® de ... possédait encore une promesse de Louis XVI qui ajoutait à ses droits. Mais Pasquier y mit tant d'indifférence et de mollesse que plus de six mois s'écoulèrent sans qu'elle vit rien venir; désespérant enfin du succès, elle me confia sa position, mais • M exaltant l'obligeance de Pasquier et me disant qu'il fallait bien que ce fût impossible pour qu'il n'eût pas réussi. Pour toute réponse, je lui demandai si elle me permettait d'en parler à Decazes. « Tant que vous voudrez, répliqua-t elle, mais soyez sûr que rien n'y fera, puisque M. Pasquier n'a rien obtenu. » — « Eh bien, laissez-moi faire. » Je cours chez Decazes ; il est juste de reconnaître qu'il se complaît à rendre service: je lui demande comme une grâce personnelle d'obtenir du Roi sur sa cassette les 4 000 francs de supplément demandés ; Decazes me les offre sur les fonds secrets de la police avec l'agrément du Roi par écrit. Je transmets sa proposition à M™® de ... qui l'accepte et avant la fin du jour tout est terminé ! *
« J'eus dans le même temps la satisfaction d'être utile à deux hommes,, qui, grâce aux artifices de Decazes, m'en surent peu de gré! Ce fut Cambacérès et Fontanes ; le premier se voyait sur le point d'être chassé de Belgique avec les autres réfugiés français; son extrême circonspection, ses infirmités, son âge» n'avaient pu le garantir de cette disgrâce. Il m'écrivit une lettre désespérée où il me conjurait d'intercéder