‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 39 sur 204 · ORDONNANCES SUR LA PAIRIE · texte numérisé non relu

ORDONNANCES SUR LA PAIRIE

le seul Royer fut dans le cabinet du monarque tout ce qu'il avait été dans celui du duc de Richelieu : il combattit entre autres choses, avec autant de force que de décence, la proposition de Lally, contre laquelle je me contentai de donner mon vote motivé. Decazes fut misérable; il souffrait impatiemment de ne pouvoir se mêler davantage à une discussion, à laquelle sa profonde ignorance le rendait tout à fait étranger, et il s'en dédommageait en épiloguant sur les mots.

« Les huissiers ont ordre de n'interrompre le conseil que pour une chose importante et pressée. Pendant que Decazes parlait, je les entendis qui grattaient à la porte selon l'usage pour se la faire ouvrir. J'y courus et l'un d'eux me remit une lettre pour le favori, que je déposai devant lui. Aussitôt, le visage du Roi se colora, ses yeux s'animèrent : « Ouvrez donc », s'écriat-il. Decazes obéit, lut et dit au Roi : « Toujours à peu près de même. » C'était le bulletin de sa sœur, qu'il s'était fait apporter.

(( La discussion paraissant terminée, Louis XVIII en fit le résumé en termes choisis; il était visible qu'il avait préparé et même appris par cœur son discours. Il parla avec chaleur en faveur de l'érection des évêchés en pairies, tout en consentant à ajourner la décision ; il s'éleva, je dirai presque avec colère, contre l'adoption à défaut d'enfant mâles, dont il avait été parlé dans le modèle des lettres de pairie et qu'il qualifia cVinvention révolutionnaire. A ce léger retranchement près, il conclut à l'adoption des ordonnances. Alors la séance fut levée et Decazes reconduisit le Roi jusqu'à la porte de son cabinet en lui parlant à l'oreille.

<( Je couchai à Paris pour me trouver le lendemain à la séance du Conseil d'État et Pasquier m'y apprit que le duc de Richelieu lui avait parlé de donner à

FAUSSE Dl^iVIARCUE DE DECAZES. 85

(îliabrol mes Ponts et Chaussées, lorsque je les quitterais pour la Marine. « Du reste, m'ajouta Pasquier, M. de Richelieu se désespère toujours de ce que le duc de Feltre ne pense pas à donner sa démission et il n'ose point la lui demander, à cause des engagements qu'il a pris avec lui en nommant Gouvion à la Marine. Je suis venu à son secours en lui offrant de faire parler au duc de Feltre par son gendre Aimé de bV'zensac. Voulez-vous vous charger d'arranger cela avec M"'^ de Vintimille à Champlàtreux? »

(( J'acceptai la mission que me donnait Pasquier, mais comme les voies les plus droites sont presque toujours les plus sûres, je m'adressai à la mère d'Aimé de Fezensac elle-même ! Elle me reçut et me comprit très bien.

« Je vous enverrai mon fils à Champlàtreux, me i dit-elle, pour que vous causiez avec lui, mais le duc y de Feltre est si bête qu'on ne peut l'éclairer sur sa l position ; depuis longtemps il reste sourd à la voix de ■ tous ses amis qui lui conseillent unanimement la retraite. »

« En sortant de chez M™® de Fezensac je me rendis ù Villeneuve chez Decazes, où je devais me réunir à Pasquier pour aller ensuite diner à Neuilly chez le duc d'Orléans. Decazes me montra une longue lettre qu'il avait écrite la veille à M. de Richelieu sur la nécessité de renvoyer Clarke et de m'appeler au ministère, et la réponse du duc : « Je ne connais personne, disait le duc, de supérieur en lumière à M. Mole, ni de plus propre au gouvernement; je suis très décidé à lui confier le portefeuille de la Marine; mais je ne puis consentir à manquer de loyauté au point de chasser aujourd'hui l'homme auquel je promettais il y a trois semaines de le soutenir. »

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