‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 4 sur 204 · COURSE MATINALE · texte numérisé non relu

COURSE MATINALE

distraire, doublaient le prix des moments qui venaient de s'écouler, tandis qu'en rentrant chez elle ou chez sa belle-mère, elle se trouvait entourée de tout ce que le grand monde, la jeunesse la plus vive, et la corruption la plus polie peuvent engendrer de séductions; par une contradiction déplorable, je respectais ces liens et je prétendais l'associer à toute mon existence et tous mes goûts, l'appeler au partage de ma vie entière dont je me plaisais à lui faire suivre la trace jusqu'à mon bureau.

« Je lui lus toute la première partie de ces mémoires, c'est-k-dire jusqu'à mon mariage; jamais je ne donnerai l'idée du charme de son émotion en m'écoutant ; il lui semblait entendre sa propre histoire, et elle accusait le ciel de n'avoir pas réuni dans les liens du mariage deux êtres qu'il s'était plu à prédestiner si bien l'un pour l'autre. Je la suppliai de venir voir Ghamplâtreux, ce manoir paternel pour lequel elle me savait un goût si vif; elle sauta de joie à cette idée; jamais elle ne discutait, quand il s'agissait de nous voir, ou de me donner une preuve d'amour; jamais, hélasl ce ne fut d'elle que vint la prudence !

w C'était au mois d'avril ; le jour convenu j'envoyais une voiture de remise près de la barrière et j'allais attendre A... à cinq heures et demie du matin; au bout d'une heure je vis s'ouvrir une petite porte qui donnait dans le jardin de son hôtel, et une jeune femme qui en sortait voler dans mas bras. A... n'oubliait jamais mon goût pour les fleurs et se parait toujours das plus fraîches quand nous devions nous retrouver. Cette fois elle s'était munie d'un énorme pa juet de roies qui embaumi notrj voiture dès qu3 nous fûm3S r3m)atés; aujourd hui qu'un ressenti nent longtemps implacable ne m'empèshe plus de fixer ces souvenirs

A champlAtrelx. U

ot de me les retrafcer, cotte route et cette journée m'apparaissent comme la perfection toute idéale de ce que rtiomme peut goûter de plus délicieux. A..., même avant de me connaître, était particulièrement sensible au genre de renommée qui se rattache au nom de ma famille. Le courage civil lui inspirait plus d'admiration que le courage guerrier ; l'intrépidité qui brave la fureur des peuples parlait plus à son âme que l'élan qui fait enlever une redoute ; elle se faisait donc une fête de voir un lieu possédé par une longue suite de magistrats dont plus d'un avait mérité peut-être de compter parmi les héros. Il semblait qu'elle eût lu la veille le Journal de l'P^toile, le cardinal de Retz, M"^ de Motleville et tous les mémoires de la Ligue et de la Fronde où Edouard et Mathieu Mole sont nommés. L'épouse fière du nom qu'elle partage, le fils enorgueilli du nom dô ses aïeux ne palpitent pas davantage en abordant les, pénates héréditaires. En arrivant, elle voulut tout voir; du Ihé et des œufs frais nous altendnient dans ma chambre au coin d un bon feu. Champlàtreux surpa-sa son attente, elle le trouva surtout merveilleusement ad ipté à ses maîtres, grave et paisible comme eux ; elle s'attacha à mon appartement qu'elle visitait dans un minutieux détail, afin de pouvoir me suivre dans l'absence, disait-elle, et se représent«'r celui qu'elle aimait ju -que dans ses études et ses h ibitudes les plus reîirées. Nous restâmes bien longtemps dans ma bibliothèque où elle savait que s'étaient écoulées pour moi des heures douces et nombreuses et, assise près de mon burjau, elle se mit à rêver tout haut; elle formait mille projets pour l'avenir, de retraite, d'éludés, de vie commune, d'une vie où nous ne nous quitterions plus de la portée d'un instant. Je tombais à ses pieds dans un transport impossible k

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