DISTRIBUTION DE TITRES
graves accidents eussent cessé, je conservais tous les organes de la digestion tellement affaiblis et irrités que mes forces ne revenaient point; la nutrition paraissait en quelque sorte suspendue, et je ressemblais à un spectre plutôt qu'à un vivant. M. de Richelieu m'écrivit pour me conjurer de l'aider dans la distribution aux pairs, des titres créés par les ordonnances et je lui fis, dans mon lit, les comtes et marquis; on se doute bien que je ne me portai pas sur ma liste, laquelle fut acceptée sans exception; mais ce qu'on apprendra non sans surprise, c'est que je fus à peu près le seul qui, sincèrement, ne mît aucun prix à ces vanités frivoles. Toute la chambre fut en combustion comme s'il se fût agi du partage des faveurs les plus précieuses de la fortune; les libéraux ne s'y montrèrent pas les moins ardents; Jaucourt se tenait pour offensé s'il n'était pas marquis comme autrefois, Pastoret en perdit le sommeil et son fils assiégeait les ministres; Vindé se contentait d'être vicomte, mais les larmes lui venaient aux yeux à la seule idée de s'appeler baron. Les généraux écumaient de rage en pensant qu'il y aurait une prééminence qui ne serait pas pour eux; il n'est pas jusqu'à mon beau-frère Lamoignon, homme d'ailleurs si sensé, qui ne fût choqué de recevoir le titre de vicomte que je lui avais fait donner en pensant qu'il partagerait sur ce sujet ma profonde indifférence; c'est un grand moyen de gouvernement que des amours-propres restés si bêtes chez une nation d'ailleurs si spirituelle, et dans un siècle si éclairé; personne depuis Napoléon n'a su s'en servir.
« La première personne que je reçus fut le duc de Richelieu, nous avions un arriéré considérable de confiance et d'affaires qu'il fallut mettre à jour. Il était fort occupé de sa rupture avec Laffitte qui levait déci-