TERGIVERSATIONS
et je leur indiquai Mounier. Je mettais un grand prix à remettre en dignes mains cette administration et ce corps honorable que j'avais dirigé si longtemps.
« M. de Richelieu, qui éprouve toujours dans ses rapports avec le Roi un certain embarras, eut encore recours dans cette circonstance à un crédit qu'il employait trop souvent : il pria le favori d'obtenir pour le duc de Feltre : 1" cette compagnie des gardes déjà refusée; 2" le cordon bleu; 3" enfin que le Roi demandât lui-même au ministre de la Guerre son portefeuille. Decazes n'osa jamais présenter en face à Louis XVIII trois demandes dont la première lui avait déjà attiré sa colère et la troisième prouvait une faiblesse honteuse de ceux qui la formaient; il imagina donc d'écrire au Roi, qui sur-le-champ lui répondit : « Dites que sur le premier point j'ai dit non, sur le second oui, mais seulement l'assurance écrite jusqu'au sacre, sur le troisième que je vous ai envoyé faire foutre. » Il faut avouer qu'ici le Roi était resté dans son rôle autant que ses ministres étaient sortis du leur. Il revit Decazes quelques heures après et lui confirma de vive voix ce qu'il lui avait écrit avec tant de précision.
« Pendant ce temps de nouveaux scrupules s'élevaient dans l'âme du duc de Richelieu et c'est à Decazes qu'il vint les confier. « Nous ne pouvons, lui dit-il, nous défendre contre les entreprises des libéraux qu'en ramenant Monsieur et la Cour à la sagesse et au ministère, or, nous les aliénons sans retour en renvoyant le duc de Feltre et mettant M. Mole à la Marine. » Ces interminables tergiversations, connues des doctrinaires, les irritèrent autant qu'elles décourageaient Decazes et Pasquier et les uns et les autres prononcèrent hautement ou dans leur cœur que M. de
Richelieu et Laine ne pourraient rester ministres un seul jour au delà de celui qui serait marqué pour la retraite des armées étrangères. Cependant le surlendemain M. de Richelieu me montra la lettre qu'il venait d'écrire au duc de Feltre pour lui annoncer sa retraite et lui promettre le cordon bleu de la part du Roi; il hésitait encore à la faire partir et commençait à craindre que Gouvion ne remplit pas son attente.
<( Il me montra ensuite une dépêche de M. Hyde, notre ministre aux Etats-Unis, qui annonçait que les fauteurs du 20 mars, réfugiés dans cette partie du monde, aidés de l'argent de Joseph Bonaparte, méditaient un coup de main sur Sainte-Hélène; enfln il me communiqua l'idée qui l'occupait alors de faire voyager en France et de montrer à la Cour le fils de l'ancienne reine d'Etrurie qu'on lui avait dépeint comme un prince d'un extérieur séduisant et de quelque espérance.
« Le pauvre duc de Richelieu, éperdu et dégoûté par tant de difQcultés et de tracasseries, accusait la forme du gouvernement et me repétait souvent que le gouvernement représentatif ne s'établirait jamais en France. Décidé cependant à sacrifier le duc de Feltre, il fit approuver au Roi la lettre qu'il avait écrite à ce ministre; mais en sortant de chez le Roi, il la remit encore dans sa poche sans pouvoir prendre sur lui de la faire partir. « Croyez, dit-il, le soir même à Pozzo, croyez, mon cher Pozzo, que la nomination de M. Mole va faire horriblement crier, que Laine le verra entrer avec peine dans le ministère; malgré mon amitié pour lui, rien ne me ferait l'appeler au conseil s'il n'était l'homme de France le plus propre au gouvernement. » Pozzo, en me racontant cela, me dit qu'il était sur le point d'obtenir que l'Angleterre, unie aux grandes