PRISE DE CONTACT
au moment où, comme il le dit lui-même, il n'aurait pas à y travailler plus d'une heure par jour. Il allait déléguer, quand il» le quitta, aux quatre chefs de division la signature pour toutes les affaires courantes ; il m'entretint ensuite, et je prie le lecteur d'en tenir note, il m'entretint d'un grand projet de réfonte et de réforme du corps des officiers de la Marine.
« Ce corps honorable et si utile à l'Etat », me dit Gouvion, « a été bouleversé, découragé, anéanti par Dubouchage et ses prédécesseurs qui, cédant à l'esprit de réaction, ou au mépris des ordonnances et des lois, remirent en activité tous les officiers, les émigrés, qui, pour la plupart, n'ont pas, vu la mer depuis trente ans.
« Vous trouverez réunis les éléments du travail que je préparais; il vous faudra du courage; la Cour, le pavillon de Marsan, l'émigration, M. le duc d'Angoulême lui-même seront contre vous. Mais si vous ne tenez aucun compte de leurs cris et de leur résistance, la France vous devra de retrouver une marine, car elle n'en a plus. M. le duc de Feltre me laisse la même chose à faire dans l'armée, cela sera encore bien plus difficile; mais si vous commencez, je vous suivrai de près; ce que vous aurez fait me donnera à la fois de la force et du courage.
« Soyez tranquille, » répondis-je au maréchal « je saurai achever votre ouvrage ; je n'ai jamais reculé devant une difficulté de cette espèce, et le déchaînement de la Cour ou des salons ne peuvent m'effrayer. »
« Nous nous séparâmes. Gouvion alla s'installer à la Guerre ej; je restai à recevoir les principaux employés. L'officieux Portai se chargea de les introduire auprès de moi, et à mesure qu'ils paraissaient
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SOUS mes yeux, il me faisait de chacun d'eux un éloge ampoulé; il semblait que ce fût ses propres bureaux bien plus que les miens qu'il me présentait.
« Cette vaste administration était composée de quatre grandes divisions :
(( Celle du matériel qui avait pour chef Jurien, conseiller d'État, homme respectable, laborieux, plein de probité et d'expérience.
« Celle du personnel ayant pour chef M. Garpentier, homme plein de désintéressement et d'honneur, de formes et d'un travail agréables, mais dont la santé empoisonnait l'existence, ce qui lui donnait quelques inconvénients.
« Celle des colonies, que dirigeait Portai, en grand seigneur, mais tout à son aise; et celle des fonds, dont le chef, Boursain, était un enfant de la Révolution qui s'était formé lui-même, et qui joignait à une grande capacité, une rudesse de manières qui le faisait détester de ses camarades et de la plupart de ceux qui avaient affaire à lui.
« Les vivres formaient un bureau séparé, dont le chef, un certain Lacroix, travaillait avec les ministres.
« Je reçus ensuite en grande cérémonie dans la magnifique galerie de la marine le corps des officiers représentés par ceux qui se trouvaient à Paris. M. Carpentier se tenait près de moi pour me les nommer tous et il m'avait mis préalablement au courant des faits de chacun d'eux. L'amiral Rasilly me complimenta comme M. Séguier l'avait fait en 1813 à la tête de la magistrature.
« J'aurais tort de passer entièrement sous silence un personnage que je trouvai établi à la Marine sur le pied de parasite de tous les ministres passés, présents, et à venir ; il s'appelait le chevalier de Paunac.
LE CHEVALIER DE PAUNAC. iOo
Je l'avais rencontré autrefois chez une M"^ Lindsay, dont j'ai parlé plus haut.
(( Paunac avait été l'admirateur, le complaisant de Rivarol dont il se plaisait à être le plastron ; c'est de lui dont ce dernier disait un jour qu'il ferait tache dans la boue. Une autre fois, Paunac lui demanda la permission de jeter sa redingote sur son lit : « Où jetterai-je ensuite mon lit? » lui répondit-il. Paunac était en effet l'homme le plus lâche comme le plus corrompu que j aie connu; sa ligure, son àme, son accoutrement s'harmonisaient dans une laideur parfaite, formaient une seule et même ordure échappée au temps de la Régence, et que le balai de la Révolution semble avoir oubliée ; esprit caustique et délié, d'une élocution facile et gracieuse, d'une conversation piquante, variée, semée de traits à retenir; plein de bon sens et de conseils dans tout ce qui tient à la conduite de la vie ; du reste ignorant, paresseux et gourmand, il était celui que le plus pieux — le plus moral et le moins spirituel des princes — que le duc d'Angoulème, s'était attaché comme secrétaire de l'Amirauté, et auquel il accordait une confiance toute particulière.
« On voit que, pour un ministre de la Marine, Paunac était une puissance à ménager. Aussi tous les employés lui faisaient un peu la cour, quoique au fond il fût peu redoutable ; sans autre ambition que celle de diner, de causer agréablement, et de conserver son modeste traitement sans avoir rien à faire, Paunac craignait trop l'embarras de la moindre inimitié pour être tenté de nuire à personne. Le duc d'Angoulème le consultait bien moins sur la marine que sur les affaires générales, dont Paunac savait l'entretenir avec finesse et prudence. Il écrivait au