A CHAMPLÂTREUX
séduit, qui compte ses succès par ses dupes ou ses victimes ; l'autre, qui ne devrait pas porter le même nom, participe moins encore du désir de plaire que du bonheur de faire plaisir; elle se comptait dans le bien qu'elle fait plus encore que dans l'impression agréable qu'elle cause; plus ingénieuse que la bonté, moins aveugle que la sympathie, on pourrait l'appeler la grâce du cœur. Telle était A..., telle était la douce joie qu'elle trouvait à plaire à tous les âges, et surtout à la vieillesse et à l'enfance, parce que la vieillesse et l'enfance ont plus besoin encore de caresses que d'appui.
« Nous répétions souvent ces promenades où A..., laissant errer son esprit sur tous les sujets, m'apprenait en quelque sorte à jouir du mien en le sollicitant et lui imprimant un mouvement qu'il n'avait jamais su trouver lui-même.
« Toutefois la vie qu'elle menait ne cessait de me troubler et me livrait à une jalousie dont je ne lui cachai rien ; j'aurais voulu des sacrifices journaliers, aussi impossibles qu'insuffisants, et j'avais reculé devant un sacrifice général et absolu qui les aurait tous compris. Ainsi ses promenades à cheval me déplurent et dès qu'elle le sut, elles cessèrent ; en même temps, d'un autre côté, je me plaisais parfois à aller au devant de ses fantaisies : elle me laissait voir celle d'essayer de la chasse quand elle se trouvait seule à la campagne où un vieux garde avait offert de lui apprendre à tirer, aussitôt je commandai chez Lepage un petit fusil léger et commode que je lui portai ; elle le reçut avec la joie et la grâce d'un enfant et l'essaya dans le jardin ; bientôt la mode du tir au blanc s'établit autour d'elle et tous ceux que j'ai nommés, vinrent tirer au pistolet le matin avec elle. Elle me le dit, et un mot de moi suffit pour qu'elle renonçât à ce plaisir;
lir ATTENTIONS RECIPROQUES.
je ne finirais pas de raconter tous les traits de celte espèce et toutes les ingénieuses attentions dont elle me comblait. Je me plaignais un jour de n'avoir pas les œuvres complètes de Bossuet dans ma bibliothèque de Champlàtreux et bientôt je les y trouvai avec une reliure sévère toute appropriée et au lieu et à l'auteur; elle venait de lire ce que j'avais écrit sur Pascal autrefois et elle m'envoya les plus belles œuvres de Pascal le lendemain ; enfin ne pouvant me donner son portrait, elle me donna cette belle édition de Paul et Virginie où j'avais été frappé de la ressemblance de Virginie avec elle.
« J'étais si heureux que je me reprochais quelquefois de conserver encore des alarmes ; malgré l'étonnante mobilité de sa jeunesse et sa prodigieuse impressionabilité, malgré les séductions de toutes les espèces dont elle était environnée, je me rassurais par le pouvoir toujours croissant que je prenais sur elle, et les témoignages de passion qu'elle me prodiguait, l'étude elle-même semblait tenir tous les jours plus de place dans ses habitudes. Elle ne venait plus à la place Vendôme sans m'apporter quelques traductions de poésies anglaises ou quelques réflexions écrites sur ses lectures.
« Depuis longtemps elle m'avait confié un projet de mariage conçu dans sa famille pour... et elle me parlait de ses efforts pour y décider ce jeune homme et se débarrasser par là à jamais de ses assiduités. Je fus d'abord révolté de l'idée qu'elle se mêlât en rien de cette affaire, surtout du crédit qu'elle m'avouait avoir sur l'esprit de son cousin, mais elle me représenta avec justesse et douceur que sa belle-mère le regardant comme son propre fils, elle n'aurait pu, sans sortir ^dle-mêitie de la maison, rompre l'ancienne habitude
UUPIUHE.
d'une l'ainiliarité qui a04ui était pas moins à charfçc qu'à moi, et à laquelle ce mariage pouvait seul mettre lin. Je m'apaisai donc, et d'autant plus aisément qu'elle redoublait encore depuis quelques jours et de grâce et de passion; cependant il me revenait de toutes paris que... était au désespoir de se marier et restait passionnément amoureux de sa cousine.
« Le malin du jour où le contrat devait se signer le soir, elle voulut venir place Vendôme et m'y donner toute sa matinée. Dès onze heures, je la vis arriver^ un long voile de mousseline jeté sur sa tète et un petit paquet sous son bras; jamais elle ne m'avait apparu aussi séduisante ; elle brillait de jeunesse, de fraîcheur et d'amour; à son air de triomphe je devinais qu'elle m'avait préparé quelque nouvelle surprise, ménagé un nouveau plaisir ; en effet, elle ouvrit son paquet et en tira son portrait en grande miniature, d'une ressemblance parfaite, dans le costume, avec la coiffure que j'aurais choisis, et ce bouquet de roses qui avait toujours été en tiers dans nos entrevues, dans tous nos plaisirs; on se figure les transports avec lesquels j'accueillis un pareil don.
« Mais j'approche du moment qui va trancher le lil d'une telle vie; ma plume a déjà depuis quelques lignes commencé à trembler dans mes mains ; j'aurai cessé de respirer et de me ressouvenir avant que le récit qu'il me reste à faire ne renouvelle plus pour moi la plus mortelle angoisse.
« A... me quitta à trois heures, après avoir épuist' avec moi tout ce que le ciel et la terre semblaient pouvoir y assembler d'enchantements. Jamais je ne lui avais vu cette peine à s'arracher de mes bras : « Nous sommes trop heureux », s*écria-t-elle d'un accent qui retentit encore à mon oreille, « nous sommes trop
iO RUPTURE.
heureux, cela fait trembler I » Nous devions nous revoir le surlendemain 12 de mai, jour de la célébration du mariage, et huit jours après, elle devait venir au Marais où M'"^ de la Briche l'avait invitée. Le 12 de mai, je la devançai au rendez-vous, comme à mon ordinaire. A... ne parut pas. Les devoirs de famille, les apprêts du mariage l'avaient-ils retenue.»^... Je l'attendis toute la matinée, ne doutant pas qu'une lettre ne vint enfin m'expliquer son absence. Je ne reçus rien et je passai toute ma soirée et toute ma nuit dans une dévorante incertitude. Le 13 mai, à deux heures, on m'apporta une petite lettre dont la forme et l'adresse attestaient la précipitation ou le trouble avec lesquels elle avait été écrite et ployée. J'avais reconnu l'écriture, mais un pressentiment, ressemblant à une révélation, m'ôlait la force de rompre le cachet ; une sueur froide coulait de mon front, j'étais prêt à m'évanouir ; j'ouvre enfin et je vois rouler à mes pieds l'anneau dont elle avait juré en le recevant qu'elle ne se séparerait pas même dans le tombeau ; je lus alors ce que ma main ne peut encore copier aujourd'hui, après tant d'années écoulées, sans un nouveau déchirement : « Voilà votre anneau, je ne garde rien de vous qu'un souvenir empoisonné et un remords éternel. Ne tentez rien, tout serait inutile, je ne recevrai plus vos lettres. Ne paraissez jamais devant mes yeux, car vous y verriez l'arrêt positif de ne jamais avoir avec vous un seul rapport. Adieu pour la vie ; je ne descends pas jusqu'à me plaindre, on n'offense pas le ciel en vain. J'aurais dû tout prévoir, ne vous présentez jamais devant moi, je vous le répète. Adieu! »
« Jamais le coup le plus inattendu, le désespoir le plus soudain, ne me tueront sur la place puisque je
ne suis pas mort en recevant ce billet. Je m'enfermai k double tour dans ma chambre et je m'abandonnai à des transports dont nul de ceux-là qui m'ont le mieux connu, ne pourrait se former l'idée. Je passai ainsi vingt-quatre heures sans manger, ni dormir, me refusant à recevoir personne, à laisser même entrer dans ma chambre un de mes gens; abimé dans mes réflexions, ou suffoqué par des pleurs convulsifs, je restais sans agir, sans prendre aucun parti. Accuser A... m'était plus que tout le reste impossible, je pris son billet au pied de la lettre, je ne doutai pas que je ne fusse la victime de quelques machinations infernales, qu'on ne m'eût calomnié, noirci à ses yeux, qu'on eût ébranlé enfin cette imagination si vive et si mobile, et je soupçonnais tout d'abord sa belle-mère bien plus que mes rivaux. L'idée me vint d'envoyer chercher sa femme de chambre, cette Victoire dont j'ai parlé, et de tâcher de tirer d'elle quelques éclaircissements. Victoire ne me dit rien, si ce n'est que sa mai-' tresse était bien triste et avait beaucoup pleuré; je lui demandai de se charger d'une lettre, elle me refusa en me disant qu'elle serait infailliblement chassée si elle s'en chargeait, tant la défense qui lui avait été faite à cet égard était formelle et menaçante. J'eus beau prier, supplier, promettre même, menacer à mon tour, car j'avais perdu tout usage de ma raison, Victoire demeura inébranlable.
« Je sentis alors très distinctement que je deviendrais fou ou que j'attenterais à ma vie si je ne me confiais à quelqu'un. J'écrivis à Frédéric d'Hoiidetot; il accourut et me trouva étendu tout habillé sur mon lit dans un état de quasi imbécillité. Epouvanté de mon changement, il ne songea, je le vis tout de suite, qu'à me tirer d'une manière quelconque, mais le plus tôt