III
BUPTURE.
possible, d'une situation si violente. Le but que je lui reconnaissais me rendit ses soins odieux ; il me semblait ne l'avoir appelé que pour m'aider à retrouver A..., à parvenir jusqu'à elle, à surmonter les obstacles qui m'en séparaient; hors de là, je voulais mourir et je prenais en horreur quiconque m'eût parlé de vivre. Frédéric écrivit à A... une lettre aussi convenable que touchante où il lui faisait la peinture de l'état où il m'avait trouvé. Sa réponse ne se flt pas attendre : <( Je suis liée, disait-elle, par un serment terrible... « j'ai cessé de vivre pour votre ami, soignez-le, je le <( plains, et lui pardonne le mal qu'il m'a fait. »
« Il se donnait ce soir-là à l'hôtel de... un grand bal pour le mariage de M. de... où Frédéric et moi nous étions invités depuis plusieurs jours. Il me proposa d'y aller seul pour essayer d'y parlera A.... Je le laissai faire, quoiqu'un secret instinct m'avertît que tout serait inutile et j'attendis son retour, collé à ma fenêtre jusqu'à quatre heures du matin. En le voyant revenir, je faillis m'évanouir; je n'espérais rien, mais je frémissais de ce qu'il allait m'apprendre. A... avait, pendant toute la soirée, évité sa rencontre avec l'affectation la plus marquée. Une seule fois, il était parvenu à se glisser jusqu'auprès d'elle et elle s'était éloignée aussitôt en posant un doigt sur sa bouche, comme pour lui recommander le silence. L'effat de ce simple récit sur moi fut inattendu. Je commançais à trouver étrange ce refus si obstiné d'entrer dans aucune explication. Il finit par ma donner à penser, et pour la première fois quelque peu de fierté blessée vint aigrir mon désespoir. Je m'étais donc bien exagéré ce que j'étais pour elle, puisqu'elle pouvait renoncer à moi si facilement! la solennité, la sainteté, dont elle avait voulu entourer son sacrifice lorsqu'elle l'avait
fait, la passion, l'adoralion dont elle n'avait cessé de m'eiivironner depuis, tout cela avait donc changé, avait été oublié en vingt-quatre heures, et je répétais amèrement vin'/t-quatre heures ! T^\xis(\\iQ jamais peutêtre elle ne m'avait témoigné lant d'abandon et d'amour qu'à cett3 dernière entrevue de la place Vendôme où elle m'avait apporté son portrait. Frédéric me supplia de partir pour le Mar.iis où je retrouverais mes enfants; j'y consentis, à condition que pour dernier service, il mettrait l'aiiresso de la lettre suivante, qu'avant de partir j'écrivis encore à A...
23 mai 1817.
« Je me meurs, je ne vous demande pas de me rappeler à la vie, il n'en est plus temps, je ne vous demande pas de me rendre au bonheur, il ne peut plus en exister pour moi, je vous demande d'assurer le repos de ma tombe en vous expliquant; que je sarhe en mourant de quelle machination j'ai été victime et que je puisse vous convaincre de mon innocence I Vous êtes liée, dites-vous, par un serment terrible, eîc que sont devenus ceux que vous m'aviez faits? Ils sont inscrits au Ciel qui les a reçus, ils tomberont sur votre tète, sur la tète de tout ce qui vous est cher, si vous les avez violés. Expliquez-vous donc et cessez de me refuser ce qu'on ne refuse pas au dernier des criminels; au lieu de m'entendre, vous m'avez poignardé pendant mon sommeil; encore une fois, je ne M)ns reproche rien, je ne vous demande ritm, mais le Ciel vous ordonne de rendre mes derniers moments moins amers en me faisant enfin pénétrer dans cet abîme de mensonge et de noirceur; pour vous prouver que je ne cherche pas à vous voir, que je ne veux pas trans-
gresser votre défense, je pars pour le Marais en vous envoyant cette lettre, et j'y attends votre réponse. »
(( Frédéric ajouta de sa main ces mots : « Au nom du Ciel, écrivez un mot au Marais où nous allons, si vous avez quelque pitié dans le cœur, ne le faites pas attendre. »
« Pendant que nous écrivions, on mettait mes chevaux et mon bon et fidèle ami monta en voiture avec moi. Dès le lendemain 24, ma lettre me revint pour toute réponse, sous une enveloppe, avec un large cachet aux armes de M""® de XX... sa belle-mère, et avec une adresse de l'écriture de celte dernière. Je remarquai quelques altérations dans ma lettre, au lieu de : « Vous êtes liée, dites-vous, par un serment terrible »; A..., dont l'écriture ressemblait à la mienne, avait mis : « Etes-vous liée par un serment? » Elle avait donc lu ma lettre avant de la montrer à sa belle-mère et retranché les mots : diO's-vous et terrible, soit pour cacher à cette dernière qu'elle eût écrit à Frédéric, soit que ce n'était pas à sa belle-mère que le serment terrible avait été fait. L'indignation s'empara de mon âme; toutefois, un mot, un seul mot, m'eut encore mis aux pieds de celle qui la causait. Ma santé, déjà si mauvaise, ne pouvait résister à de telles secousses, et je croyais, j'espérais véritablement que j'allais mourir.
« Toutefois, les soupçons que je commençais à concevoir réveillèrent mon orgueil et me rendirent la force et la volonté de prendre assez sur moi pour dérober aux autres la plaie de mon cœur. Interrompant le cours naturel de ces Mémoires, je voulus écrire l'époque qui comprendrait cette déplorable histoire. Je mis du prix à la laisser sur ma table où A... la lirait un jour. Je ne dormais point et dès que le jour
paraissait, j'allais à ma fenêtre suivre machinalement le cours des nuages ou écouter le bruit du vent dans les gros trembles qui bordaient la pièce d'eau. Mon valet de chambre venait à cinq heures m'arracher à cette angoisse plutôt qu'à cette rêverie. Je m'habillais, je prenais un peu de thé et travaillais pendant cinq heures à mes mémoires. Le surplus de mon temps était consacré à l'éducation de mes filles, auxquelles je donnais des leçons et dont je me plaisais tant à développer l'esprit. Rien de plus salutaire aux malheureux que le commerce des enfants. J'aimais les miens comme la plus tendre des mères; leur innocence, leur pureté naïve contrastaient tellement avec l'expérience déchirante et les passions qui me consumaient, que sans cesse j'étais obligé de leur cacher les larmes qui s'échappaient involontairement de mes yeux.
« Frédéric m'avait quitté, je prenais tous mes repas, si tant est que je fisse des repas, dans ma chambre et ne paraissais que fort pei; dans le salon. Un soir, cependant, on me pressa si vivement de lire Abiifar que je ne crus pas devoir refuser. Je ne connaissais pas cette tragédie de Ducis, j'y trouvai une peinture de l'amour et de l'amour malheureux, une mélancolie si rêveuse et si profonde, tant de vague, d'élévation et de pureté, en un mot une conformité si parfaite entre les sentiments exprimés par le poète et ceux que A... m'avait inspirés, que m'identifiant par degrés avec les situations et les personnages, il me sembla bientôt que je parlais en mon nom. M"® de Vintimille, la jeune M™« de Fezenzac, la belle M"»* de Barante, versaient des torrents de larmes, j'étais souvent interrompu par les miennes et j'entendais s'écrier autour de moi : « Non, Talma ne m'a jamais tant ému. » Moi, seul, hélas, j'avais le secret de ce succès, de cette sympathie
si profonde que j'exerçais sur mon auditoire. Depuis, les mêmes personnes m'ont redemandé Ahiifar, mais elles n'ont pu retrouver en moi qu'un lecteur.
« Les conversations du Marais m'étaient odieuses, et je redoutais par-dessus tout les arrivants de Paris. (( Savez-vous la nouvelle, dit M. d'H... en entrant dans le salon, la politique est oubliée et on ne parle plus que du désespoir de la jeune M'"'' de XX...; elle a forcé son cousin... à se marier et celui-ci a choisi tout exprès une femme laide pour qu'elle ne pût jamais le soupçonner de l'aimer. M™® de XX... n'a pu soutenir jusqu'au bout son sacrifice, à la messe du mariage ses forces l'ont abandonnée et ^Wçi s'est évanouie. » Deux jeunes gens commentèrent ce récit sévèrement pour A... que M™« de la Briche et M"^^ de Vintimille défendirent. M"*^ de la Briche surtout le fit avec chaleur, elle avait été touchée souvent de l'obligeance si gracieuse de A... pour elle et se montrait plus sensible que personne aux charmes de son esprit; elle s'étonnait toutefois de ce qu'elle n'arrivait pas au Marais selon sa promesse et désirait qu'elle vint par sa présence démentir tant de bruits injurieux.
« Un malin que par hasard je traversais le salon au moment où on distribuait les lettres, j'en vis remettre une à M'"^ de la Briche de l'écriture de A... J'étais sûre que cette lettre ét.iit pour s'excu>er de ne pas venir, mais j'aurais donné de mon sang pour la lire et savoir dans quels termes, avec quel accent elle était écrite. Je ne dissimulerai pas ici jusqu'où je me laissai entraîner; j'eus la faiblesse de chercher à surprendre cette lettre et je parvins à la lire en secret. C'était celle d'une femme livrée au désespoir. A... y donnait pour excuse la nécessité où elle et lit de suivre sa belle-mère à la campagne et surtout le délabrement actuel de sa santé.
dont elle parlait avec un découragement, un dégoût de la vie bien propres à accréditer tout ce qu'on racoiitîiit; elle disait en finissant qu'elle espérait se dédommager l'année suivante et priait M™^ de la Briche d'embrasser ma fille aînée de sa part. Cette lettre me bouleversa. Ce n'éiait certes pas la lettre d'une femme qui m'accusait de lui avoir fait tant de mal, mais j'ét:iis blessé jusque dans la moelle de mes os, je me sentais humilié de l'excès de mes regrets et de ma douleur, quand je prêtais l'oreille aux récits qui m'arrivaient de Paris. Je ne savais plus que croire, je rougissais d'approfondir; une seule chose restait certaine, c'était la dureté, l'inilexibilité avec lesquelles elle avait refusé de m'entendra et de s'expliquer, c'était surtout qu'elle avait brisé nos liens le lendemain du jour où, plus passionnée, plus abandonnée, plus séduisiinle et plus naïve que jamais, elle m'avait apporté son portrait place Vendôme et y était resiée toute la matinée avec moi. Toule réilexion l'accusait; déjà la plaie était transformée en ulcère et à chaque instant l'ulcère s'aigrissait; je résolus <Ie retourner h Paris le jour même où elle devait partir pour... et de m'y lancer à nouveiu dans les affaires.
« En arrivant, je vis lou- les ministres; je cherchai à tout prix des distractions; on apprit la mort du cardinal Maury, qui ne fit pas plus d'elfit dans le monde politique que dans le monde littéraire. La disette des subsistances ét.iit affreuse, le gouvernement comptait les jours qui s'éouleraient jusqu'à la moisson; on craignait un .-oulèvement dms les départements de rE4 où des villages enlicrs se nourrissaient d'herbes el de racines sauvages. Le peuple pilla les marchés de grains dans la Seine-et-M irn î et les troupes appelées pour réprimer les désordr;s n'obéirent qu'avec repu-
gnance; des bandes d'ouvriers, de paysans affamés parcouraient les environs de la capitale et assiégeaient les châteaux et les fermes en demandant du pain. Champlâtreux étant un pays de grande culture et les habitants étant en petit nombre comparativement au travail et à la production, j'eus le bonheur de pouvoir distribuer des secours suffisants dans les quatre ou cinq communes où j'étais propriétaire. Le Marais, entouré de hameaux pauvres et populeux, offrait le tableau d'une misère à laquelle les abondantes aumônes de M™® de la Briche n'apportaient qu'un léger palliatif de tous les embarras ; ceux que donnent la famine sont certainement les plus redoutables; c'étaient les seuls dont Bonaparte avoua qu'il eût pew. Il faut se rappeler ce qu'il me dit à ce sujet en 1813. On a beaucoup écrit sur les moyens de prévenir la disette ou d'y remédier, et l'on n'a pas encore trouvé, je ne dirai pas, un système raisonnable, mais un expédient utile.
« M. de Richelieu en perdait le sommeil et maigrissait à vue d'œil ; Laine se consumait de son côté en vains efforts et voyait avec douleur le mal s'aggraver par tout ce qu'il faisait pour le guérir; Gorvetto gémissait de ce qu'il en coûtait au trésor, Pasquier se croyant une grande habileté et une immense expérience dans cette partie, parce que le peuple de Paris avait failli mourir de faim lorsqu'il était préfet de police, Pasquier dissertait tous les jours tant au conseil que dans la commission des subsistances et ne pouvait expliquer, que par ce qu'il appelait la gaucherie de M. Laine, le peu de succès de ses propres conseils qu'on avait suivis exactement; Decazes joua dans toute cette affaire son rôle ordinaire, gardant pour lui l'honneur du succès quand il y en avait, et rejetant sur ses collègues la non-réussite. A l'entendre,
si M. Laine avait voulu le croire, ou si son ami Pasquier eût été plus écouté, pas un village n'aurait manqué de pain. Quant à moi, je dois le dire, j'ai suivi dans tous ses détails cette disette en partie factice, et à laquelle le gouvernement pouvait raisonnablement se flatter de mettre un terme, aussi je déclare en mon àme et conscience que tous les ministres, et M. Laine en particulier, montrèrent pendant qu'elle dura un zèle et un dévouement sans bornes, A la vérité, l'événement m'apprit qu'ils tombèrent dans beaucoup d'erreurs, mais j'ai eu besoin de l'événement pour le savoir et cela me rend fort circonspect à dire ce qu'ils auraient dû faire. Du reste, le Moniteur et le Journal des Maires contenaient sans cesse des articles où l'on faisait sonner bien haut la sollicitude paternelle de Louis XVIII, ses sacrifices personnels et ceux de sa famille pour le soulagement de la misère publique, enfin les achats de blé faits à l'étranger par les ordres du gouvernement.
« Tout cela sortait du cerveau et du cabinet de Decazes qui était peut-être le seul entre les ministres qui attendit quelque effet de pareils moyens. Sa faveur et son pouvoir augmentaient tous les jours, et, chose singulière, sa popularité aussi ; il cherchait dans ses concessions journalières h la Révolution une défense contre le danger du favoritisme; sous prétexte de ne laisser en fonctions aucun préfet ultra, il exigeait successivement le renvoi de tous ceux qui avaient la simplicité de regarder Laine comme le véritable ministre de l'Intérieur, et il faisait nommer ses créatures à la plac3. Laine osa soutenir contre le favori quelques administrateurs, mais il eut le chagrin de voir le Roi lui-même employé à lui forcer la main et d'entendre ce Prince lui reprocher sa faiblesse.