‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 61 sur 204 · LES ÉLECTIONS DE · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS DE

l'observais d'autant plus près que j'étais décidé à me séparer de lui le jour où il s'en écarterait.

u Gouvion, après quelques hésitations entre la faveur des princes et la popularité, se décida pour cette dernière. Il organisa les bureaux de la Guerre comme il avait fait ceux de la Marine, et chassa le sous-secrétaire d'Etat, Tabarié, si cher aux ultras, pour mettre à sa place AUent que nous lui indiquâmes.

<( Cependant la fièvre électorale augmentait chaque jour. La présence des étrangers ne la rendait que plus ardente. La nation, humiliée et revenue de son premier abattement, se piquait d'élire au milieu de leurs baïonnettes des députés qui leur déplussent. Elle s'indignait en outre de la prétention avouée par le gouvernement de lui dicter un choix. Le dictateur y mettait une rouerie et une impudence qui blessaient les moins délicats ; il croyait imiter ce qui se passait en Angleterre ; jamais je n'ai pu lui persuader que dans ce pays la grande aristocratie exerçait en grande partie son influence au profit du ministère sans qu'il s'en mêlât et que dans les élections le gouvernement ne fait que soutenir l'un des deux candidats portés par l'opinion. Au lieu de cela, Decazes prétendait créer des candidats et obtenir des électeurs une obéissance tellement servile qu'ils les préférassent à ceux qui étaient en possession de toute leur confiance et de toute leur estime.

« La guerre des pamphlets était d'autant plus vive que les journaux étaient tous à la disposition du pouvoir ; l'opposition n'avait que les pamphlets pour se défendre. Benjamin Constant, le plus habile des pamphlétaires, combattait avec d'autant plus d'acharnement qu'il aspirait pour son propre compte à la députation. Aussi, tous les écrivains ministériels le pre-

LES ELECTIONS DE 1817. Hl

liaient corps à corps et dirigeaient contre lui toute leur artillerie ; on le repoussait comme étranger, on rappelait qu'il n'avait revendiqué la France pour sa patrie qu'à des époques funestes, que son nom était associé au 18 Fructidor et aux prescriptions qui lavaient suivi, enfin on s'attaquait à son caractère privé, on rappelait sa palinodie des Cent Jours. Mais les efforts du gouvernement pour l'écarter, surtout la haine que l'on portait aux étrangers et à la famille qu'ils avaient ramenée, donnèrent plus de voix à Constant que toute sa vie mise au grand jour ne pouvait lui en ôter. Son nom parut un des premiers sur la liste des secrétaires et scrutateurs que les électeurs de Paris avaient choisis et y était précédé ou suivi des noms de Périer, Davilliers, Gai (?), Thiébaut, Chaptal fils, Laffitte, Manuel, Méchier, V^assal, Gilbert de Voisins, Tissot, Lanjuinais; c'est-à-dire des coryphées du libéralisme et du bonapartisme.

« Bellart, qui présidait au collège central de la capitale, après la stupide circulaire qu'il avait adressée aux électeurs, faisait à chaque instant de nouvelles gaucheries, quittait son fauteuil, venait prendre des instructions dans le cabinet de Decazes où était sans cesse établi, nuit et jour, le quartier général durant le combat.

« Le dimanche à minuit, Bellart annonça aux électeurs que le dépouillement du scrutin n'étant point terminé, on le continuerait le lundi, et que les élections demeuraient suspendues jusqu'au mardi matin. Ce n'était qu'un prétexte saisi par Decazes pour travailler les électeurs pendant la journée du lundi, en faire voter un plus grand nombre parmi ceux sur lesquels il comptait.

« Le Moniteur du 23 publia le résultat des premiers

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tours de scrutin. Laffîtte, premier candidat libéral, avait seul obtenu la majorité ; après lui venaient : Bellart, Breton, Camer (?) et Labonardière, tous trois ministériels; le quatrième était Benjamin Constant. Nouvel avis de Bellart, annonçant que les élections seront suspendues le 24, pour être reprises le 25. L'alarme était au comble ; le cabinet de Decazes offrait un spectacle vraiment curieux. Le favori, enfoncé dans son fauteuil, le visage abattu par la fatigue et l'insomnie, ne cessait d'écrire ou d'ouvrir des billets, de donner des ordres ou de recevoir de nouveaux avis. Tous les cabriolets de place étaient en campagne pour transporter gratuitement les électeurs de Sceaux et de Saint-Denis. Des ministres, des députés, des juges, des avocats, des banquiers, des marchands, des agents de police, des gendarmes se pressaient autour de Decazes et venaient faire preuve de zèle et de dévouement. Tout en souhaitant que Constant ne fût pas élu, je me demandais s'il n'y avait pas dans tout ce qui se passait sous mes yeux plus d'ardeur que d'habileté, et surtout si le candidat redouté ne tenait pas en très grande partie son importance des inconcevables efforts qu'on faisait pour le repousser.

« Quant à lui, il ne s'épargnait pas; non seulement il sollicitait ouvertement les suffrages, mais il faisait paraître après chaque tour de scrutin un nouveau pamphlet où il répondait aux accusations et attaques en tous genres de ses adversaires. Le dernier qu'il lança fut rédigé en partie contre moi; il commençait à s'apercevoir qu'il succomberait, et redoublait de venin pour se venger. « On m'a désigné », écrivait-il, « comme l'auteur de l'acte additionnel, et cet acte additionnel a été corrigé au Conseil d'État, à côté de moi, sur le même exemplaire, par M. le comte Mole,

BENJAMl?r CONSTANT. M3

ministre aujourd'hui, et redevenu alors conseiller d'Etat le 23 mars, tandis que ma nomination est du 20 avril. En citant ce fait, je n'inculpe point M. Mole, je dirai même que dans cette séance, il s'est élevé, ainsi que tous ses collègues, contre le rétablissement de la confiscation, courage d'autant plus méritoire qu'il n'a fait d'ailleurs contre aucun autre article de l'acte additionel aucune objection quelconque. Je ne le blâme donc pas; mais si j'étais ministre, et que le ministère eût pris sur lui la responsabilité de tous les journaux, je m'opposerais à ce que celte ignoble artillerie fût dirigée contre un homme avec lequel j'aurais siégé, et chez lequel, ne le connaissant pas jusqu'alors, je serais venu deux jours après sa nomination le féliciter d'être mon collègue. »

« C'était dire autant de mensonges que de paroles; pour s'en assurer, le lecteur n'a qu'à recourir au récit fidèle jusqu'au scrupule que j'ai fait des circonstances que Constant rappelait. La visite que je lui lis avait été de cinq minutes, froide et cérémonieuse, sans autre motif que de lui rendre celle qu'il m'avait faite. J'étais h travailler, tranquille dans mon cabinet quand je reçus un billet de Decazes qui m'envoyait le libellé de Constant et me demandait si j'étais dans l'intention de répondre ou d'y faire répondre. Je pris aussitôt la plume et dans moins de deux heures je composai une petite brochure, qui aurait peut-être amusé le public aux dépens de mon adversaire, mais qui aurait prolongé une polémique que mes collègues voulaient à tout prix étouffer. Je la portai à M. de Richelieu, qui cachait mal son inquiétude de l'effet que produiraient les mensonges de Constant au pavillon de Marsan. Decazes, tout en dissimulant avec moi, laissait voir à ses amis son regret que je fusse entré au minis-

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