‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 68 sur 204 · DE M. MOLE · texte numérisé non relu

DE M. MOLE

les conseillers d'Etat, les membres du corps diplomatique et bien d'autres encore pouvaient à toute heure parvenir jusqu'à moi. C'est la partie la plus fastidieuse des fonctions publiques que ces audiences à donner, ces visites à recevoir ; elles énervent l'attention et l'esprit par l'ennui et la fatigue qui en sont inséparables, mais le vulgaire est tellement convaincu que les hommes en place ne voient rien de ce qu'on ne leur remet pas en mains propres, qu'il ne se lassera pas de leur dérober ainsi des moments précieux'. M. de Richelieu donnait à dîner et recevait le . soir deux fois par semaine, ce qui était pour lui un véritable supplice. Chaque ministre avait son jour, j'avais pris le mardi. Decazes,qui pensait h tout, parce qu'il ne s'occupait sérieusement de rien, et qui se piquait de diriger ses collègues, s'avisa de me dire que mes relations de famille et mes liaisons de société me mettant plus à portée qu'un autre de réunir la cour et la noblesse dans mon salon, je devais m'en occuper d'une manière particulière. J'eus de la peine à ne pas lui rire au nez en le voyant entrer dans les plus petits détails sur la façon dont je devais m'y prendre et la mesure que je devais garder; mais son infatuation me permit de le remercier tout h loisir tant du département des ultras, comme il disait, dont il me faisait le

1. D'ailleurs, il faut le dire, le gouvernement représentatif fait perdre plus de temps qu'aucun autre, il condamne les ministres à la popularité et les oblige à gagner leurs juges plus encore qu'à mériter le gain de leurs procès. De là vient cette nécessité de se rendre accessible, agréable, même au prix de son temps et de ses plus grands devoirs; il faut pour se maintenir au pouvoir subjuguer ou séduire. Decazes.qui ne se sentait rien de ce qui subjugue, mais qui se croyait tout pour séduire, ne faisait que corrompre et l'on n'imagine pas la quantité de personnes qui traversaient son cabinet ou son salon dans les vingt-quatre heures.

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