LA MARTINIQUE
ministre que de ses instructions paternelles sans qu'il s'aperçût de mon persiflage.
« Cependant l'état de nos colonies et la situation de notre commerce maritime fixaient toute mon attention. Les colonies que l'Europe et surtout l'Angleterre avaient consenti à nous rendre étaient moins une source de richesse qu'un fardeau. La vieille Martinique, épuisée après avoir perdu tout son esprit français, ses habitudes, était devenue toute anglaise, ainsi que les relations de son commerce; c'était presque à regret qu'elle s'était vu rendre à son ancienne métropole. Le Roi, aussitôt après la signature du traité de Paris, y avait envoyé en qualité de gouverneur le comte de Vaugira^d, vieillard émigré aussi incapable que plein d'honneur, et avait nommé intendant M. Dubuc, riche colon dont la famille était nombreuse et puissante, homme délié, de beaucoup d'esprit et qu'on accusait d'être tout anglais par le cœur et par les intérêts. Le gouverneur et l'intendant s'étaient fait une guerre acharnée; leurs divisions avaient gagné l'ile dont les habitants, partagés en deux factions, se dénonçaient réciproquement ainsi que leurs chefs à Paris; il était résulté de là une désorganisation complète et une corruption qui ne respectait rien : militaires, administrateurs, juges, nul n'en était exempt. Le maréchal Gouvion avait fort prudemment résolu de rappeler le gouverneur et l'intendant et de réunir tous les pouvoirs dans un seul personnage auquel tous les autres fonctionnaires seraient tenus d'obéir. Son choix tomba sur le général Douzelot, digne à beaucoup d'égards d'une si haute marque de Confiance. Douzelot était l'ami, le compagnon d'armes de Gouvion; il avait gouverné sous Napoléon avec sagesse et succès les iles Ioniennes. Quand j'entrai au
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ministère, il allait s'embarquer à Brest et il n'eut que le temps de me faire une visite de politesse. Mais Portai avait fait adopter à Gouvion un autre projet auquel je ne voulus pas davantage refuser mon assentiment : c'était d'envoyer à la Martinique le conseiller d'Etat Pichon pour accueillir tous les documents qui pouvaient éclairer le ministre sur la conduite du gouverneur et de l'intendant entre lesquels il devait en définitive prononcer. J'examinai avec beaucoup de soins les instructions préparées pour Pichon, j'eus avec lui plusieurs entretiens après lesquels je le laissai partir. Son investigation devait s'étendre sur la Guadeloupe, dont l'état intérieur quoique moins fâcheux ne laissait pas que de présenter aussi bien des abus, bien du désordre. Du moins ses habitants étaient restés avec le cœur français; l'intendant Foulon venait d'en être rappelé et une commission devait examiner sa conduite. Le vieux comte de Lardenoy, gouverneur et réunissant tous les pouvoirs, avait conservé malgré son âge assez d'activité et de vigueur.
« Le surplus de nos colonies et surtout nos comptoirs dans l'Inde étaient de véritables charges, mais ils nous fournissaient quelques occasions de naviguer et de former nos marins. On avait eu la faiblesse d'envoyer pompeusement un gouverneur pair de France à Pondichéry pour complaire au bonhomme Dupuy que cela arrangeait; mais Dupuy n'était pas plus fait pour être gouverneur que pour être pair, et Pondichéry méritait à peine une intendance. La même chose s'était passée pour l'île de Bourbon : on y avait envoyé comme commandant un certain Laffitte, et pour intendant M. Desbassins, tous deux propres à mettre l'Ile en feu, à quoi ils réussirent au delà de toute espérance. Ce n'est pas qu'on ne l'eût assez prévu,