CHAPITRE
Position de M. Mole vis-à-vis du minislère. — Visites chez le duc de Richelieu, L.tiné et Derazes. — On pense à donner un poiteleuille à M. AJ..lé. — Note sur la siluauon du niinistt-re. — <JonibinaiPons niinisiéiielles. — Hetour au chale.»u du Marais. — Méditations. — Dei« ande d'ambassade. — herazes malade. — Gouviun remplace [)ubouchaj;e à la Marine. — Projet de révision des ordonnan< es sur la pnirie. — Lally rapporteur. — M Mole intervient en faveur de Cambacérés et de Fontanes.
<( Decazes s'était borné jusqu'ici à profiler des nombreuses sottises du duc de Feltre pour préparer son exclusion du conseil; il se crut maintenant assez fort pour Tnllaquer hautement et se déclarer incompatible avec lui; une di>pute d'attribution à l'occasion de la gendarmerie lui en fournit le mol if; il piqua la vanité de Clarke de manière à amener des explications qui rendissent la retraite de l'un des deux nécessaire. 11 voulait aussi < hasser Dubouchage et nommer au minislère de la ]Vlaif^on du Roi; rescapa«le de M. de Rlaras avait fait reconnaître le danger qu'il y avait à laisser ce dernier poste vacant.
« Ma position avec les ministres, et vis-à-vis du public, commençait à devenir délicate. J'étais plus que ministre sans en avoir le titre, c'es!-à-dire que j'avais p us d'autorité ou d'in, uence dans le conseil qu'aucun ministre; b; public Unissait par ne plus comprendre
POSlTIO^ DE M. MOLE. 2"
que le duc de RichelieiLne m'appelât pas parmi ses collègues; Dubouchage étant le plus facile à renvoyer, l'opinion me désignait pour le remplacer, mais ce que personne ne croyait possible, c'est que le premier ministère vacant ne fût pas pour moi. Cette position expeclante où la force des choses m'avait placé se prolongeant, la milice djs salons s'en empara; les uns disaient que j'étais joué par Decazes et aussi par Pasquier, dont l'envie m'avait accompagné pas à pas dans toute ma carrière; les autres que M. Laine était décidé à se retirer plutôt que de devenir le collègue d'un homme qui avait voulu le faire fusiller; les mieux instruits accusaient M. de Richelieu de reculer devant la clameur qu'exciterait ma nomination au Pavillon de Marsan. La vérité m'était parfaitetnent connue, tant par mes rapports avec les ministres que par le général Pozzo qui trav «illait pour moi avec une ardeur et une persévérance incroyables. Je ne doutais nulbment que plus tôt ou plus lard, je n'entrasse dans ce ministère et je n'eus pas un instant d'illusion sur les inconvénients qui en résulteraient pour moi; je prévis, je le proteste, que de ce jour mon crédit irait toujours en diminuant, que Decazes et Pasquier m3ttraiiuttout leur. sa voir- fa ire à m'annuler, qu'ils me rendraient impo-isible de répondra aux préventions favorables du public et de remplir son attente, enfin que je laisserais au ministère une partie de la réputation que j'y aurais apportée. Je ne pouvais m i dérober à cette destinée qu'en consentant à paraître joué par D 'cazes et Pasqtiier, en amenant un nîfioidissement entre les minislreset moiet ma séparantd'eux; maismon amitié pour le duc de Richelieu et xmm mlimité si grande avec lui ne mî le permettaient pas. D'ailleurs la rési.stance de Monsiaur et des salons ultras ma piquait, et
je n'étais pas fâché d'en triompher. Je résolus donc de me laisser faire, et de m'abandonner aux événements. Ma santé me faisait redouter le fardeau ministériel, mais l'état de mon âme me rendait nécessaire de me fuir et me donnait le besoin d'occupations qui s'emparassent de toute mon existence. J'annonçai le projet d'aller h Vannes pour quelques jours; c'était aussi des émotions que j'allais y chercher : je voulais y purifier mon âme dans les bras de ma sainte mère et m'humilier à la vue de ses travaux et de ses vertus.
(( J'allai chez le président du conseil selon mon habitude, à 9 heures du matin ; il ne me dit pas un mot sur moi, mais nous eûmes un long entretien qui, si je pouvais me le rappeler mot à mot, servirait merveilleusement à nous faire connaître tous les deux. Il me parla d'abord de la répugnance du Roi à nommer un ministre de sa Maison. « Si le Roi ne sait pas être Roi, lui répondis-je, il faut que vous le soyez pour lui. » Peu à peu, entraîné par le sujet, je fus conduit à lui retracer la crise où la France, l'Europe ellemême, la civilisation toute entière se trouvaient, les «lestinées qui reposaient sur lui dont ses contemporains et la postérité lui demanderaient compte.
« On ne peut étouller la Révolution, m'écriai-je, qu'en l'embrassant, la terminer qu'en se plaçant à sa tête, combattre ses principes qu'en s'appuyant sur ses résultats; il faut, en un mot, l'accepter franchement ou s'en voir dévorer; cédez à l'inévitable, reprenez ces débris de l'armée de la Loire aujourd'hui tant irrités. Hâtez-vous de les rattacher à la cause qui ne pourra se passer d'eux; empêchez en un mot que la nation comme l'armée ne se sépare du trône. »
« Il eût fallu voir le duc de Richelieu m'écouter pour savoir jusqu'à quel point un cœur droit et sincère
peut ajouter à l'étendue de l'esprit; exempt de passions, de préjugés, de préventions, de tout ce qui trouble la vue, la vérité Trappaitses regards, il l'acceptait, la comprenait même, mais sans pouvoir la féconder. Or, les pensées qui nous sont propres influent seules sur nos actions, on dirait que, transplanté, l'arbre ne porte plus de fruits. M. de Richelieu me répondit qu'on rendrait à Davoust son bâton de maréchal à l'époque des couches de M""® la duchesse de Berry ; et il croyait qu'il aurait satisfait par là à toutes les nécessités que je lui avais signalées. Je me rendis ensuite par son jardin chez Laine qui, me parlant toujours fort peu des Ponts et Chaussées, ne me dit pas un mot de la tournée que j'étais sur le point d'entreprendre; jamais je ne l'avais trouvé aussi amical et aussi confiant. D'abord, il me raconta tout son chagrin d'être obligé de contrister M. et M"^ la duchesse d'Angoulême en destituant des préfets qu'ils soutenaient. Tout plébéien qu'il était, Laine avait singulièrement la religion des Princes et en particulier des Bourbons; il «e s'était jamais intéressé à ces derniers que comme tout homme honnête s'intéresse à une grande infortune, jusqu'à ce que le hasard l'eût fait en (juelque sorte le héros de leur cause; mais, depuis lors, tout Bcurbon lui était si cher qu'il pouvait à peine retenir ses larmes en déplorant devant moi la nécessité où il était d'affliger Monsieur, et plus encore l'héroïne de Bordeaux. Il était aussi, ce jour-là, dans une de ses veines de spéculation vague et illimitée, où son esprit se complaît, quoiqu'il y porte moins d'aptitude que de penchant. Laine sa fait de la musique, et a l'air ravi de ses propres accords; je le laissai donc me prédire les destinées futures de l'Amérique continentale jusqu'à ce que, fatigué de son excursion, il
m'aborda tout d'un coup sur les subsistances en me demandant mon avis sur tout ce qu'il avait fait. Je le c >nnaissais trop pour lui répondre que par un signe approbatif. Il finit ce monologue, rarement interrompu, en m'assurant que jamais le Roi ne nommerait du vivant de M. de Blacas un ministre de sa Maison et qu'en tout ce Prince et ses successeurs avaient si peu l'esprit de gouvernement, qu'il serait bien difficile de les faire régner en France.
« Quant à Pasquier, il jugeait assez sainement la position, mais, charmé d'être ministre, la main lui tremblait dès qu'il s'agissait de prendre des mesures capables d'entraîner la chute du ministère si elles ne réussissaient pas. J'avais gardé Decazes pour le dernier de ma revue; il était à peine onze heures quand je me présentai chez le favori, et déjà les familiers assiégeaient la porte de son cabinet. Toutefois, j'y fus seul introduit. « Bonjour, cher, dit-il en me tendant la main avec négligence, et sans détourner ses regards d'une lettre de bureau qu il parcourait nonchalumment; j'ai causé de vous hier longtemps avec Laine, et je l'ai trouvé mieux qu'à l'ordinaire; il avait toujours rendu justice à vos lumières et à vos talents, il reconnaît de plus maintenant que les ultras vous feraient entrer avec plaisir dans un ministère qu'ils composeraient; à la vérité, il ajoute que ces mêmes ultras jetteraient les hauts cris si vous entriez dans le nôtre. Le Roi est très bien, je vous réponds du Roi; il ne reste donc qu'à décider Laine et M. de Richelieu. »
« Un regard jeté de temps en temps sur moi à la dérobée m'avertit que mon interlocuteur calculait, tout en parlant, l'effet de ses paroles sur moi; je lui répondis de manière à le convaincre que je me souciais fort peu d'être ministre, mais que j'étais pressé
de sortir de la situation très fausse où l'on m'avait mis. <( Vous avez tort, rej»rit il av3c cet accent d» dissimulation et ce ton araicalemint protecteur qu'il savait prendre, vous avez tort, d3 vous isoler comme vous faites et de montrer de l'humiur... » Ce mot d'humeur m'en donna, et je l'interrompis en lui faisant sentir que je ne supporterais pas plus ses leçons que sa protection.
« Tenez, continua-t-il sans s'émouvoir, lisez cette lettre adressée à M'"® Edmond de Périgord à Valen^ay, » Tel était l'infâme usage que Decazes faisait du secret de la poste qui lui était livré par Mézy; la lettre était sans signature et je la crus de M'"" Aimée de Goigny; d'abord l'auteur était évidemment une de ces femmes dévouées à M. de Talleyrand, formant sa coterie et partageant toutes ses haines et sms pîtites passions; les injures m'y étaient encore prodiguées pour m'ètre séparé de M. de Talleyrand et on m'y représentait rc/egué à Champldtreux par le dépit dp nèlre pas ministre et par mes chagrins d'amo"r. Enfin, on y plaisantait avec cruauté sur le mauvais état de ma santé, et l'on m'y souhaitait la continuation et la réunion de tous les maux qui peuvent assaillir l'àme et le corps, Decazes me dévisigeait tandis que j'achevais cette lecture, il ne put rencontrer sur ma figure que ce que j'éprouvais, c'est-à-dire l'expression du dégoût et du mépris; mais ce qu'il ne put comprendre, c'est que ce mépris le prenait d'abord pour objet lui-même, ainsi que l'abus coupable qu'il faisait des secrets, dont sa place le rendait dépositaire. Jamais je ne lui avais parlé de mes amours; je repoussais constamment et de très loin ses insinuations ou ses plaisanteries sur ce sujet; je ne doutais pas d'ailleurs que sa police ne l'eût informé de tout et qu'il n'en eût souvent amusé