‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 73 sur 204 · CAYENNE · texte numérisé non relu

CAYENNE

l'auteur. Frappé du résultat prodigieux que les Hollandais avaient tiré de l'industrie chinoise dans les iles de la Sonde, Philibert croyait facile de former k Cayenne une colonie du même peuple; le séjour qu'il avait fait dans les possessions hollandaises et les liaisons qu'il y avait eues avec de riches chefs de famille chinois lui faisaient croire qu'il pourrait conduire à bien une entreprise de cotte espèce. Il n'avait pas non plus du climat de Cayenne l'opinion commune, et il croyait qu'avec les précautions convenables, des Chinois s'y livreraient à la culture des épices sans danger pour leur conservation. Philibert n'avait à cela d'autre intérêt que celui d'attacher son nom au présent qu'il ferait à la France. Sa santé était détruite au point qu'il conservait à peine l'apparence d'un vivant ; tout en craignant qu'il ne succombât aux fatigues d'une navigation si pénible, j'étais touché de son courage moral et de sa noble ardeur. Tous les avis autour de moi étaient unanimes, je me fis scrupule de leur opposer mon seul instinct, et je ne voulus pas encourir le reproche de n'avoir pas osé risquer une faible somme pour un établissement si important. Je voyais d'ailleurs le commerce français humilié de l'état de nos colonies, et je l'entendais accuser le gouvernement de ne rien tenter pour améliorer celles qui nous restaient. Je me décidai donc, quoique à regret, à demander aux chambres les fonds nécessaires et je fis préparer à Rochefort l'expédition dont Philibert devait prendre le commandement. Mais la première chose à faire pour la Guyane était d'en changer le gouverneur : Carra Saint-Cyr dont la nomination, comme celle de tous les gouverneurs ou commandants de nos colonies, avait été due à l'intrigue ou à des protections particulières.

SÏISSIONS SCIENTIFIQUEer. 129

« Maigre mon zèle et mes constants efforts, les sciences eurent plus à se louer que le commerce de mon passage à la Marine ; grâce aux instructions étendues et aux ordres pressants que j'envoyais partout, notre magnifique musée d'histoire naturelle, le Jardin royal des Plantes et la ménagerie s'enrichirent de sujets nouveaux et précieux.

« En 18n, le capitaine Roussin, ayant sous ses ordres une corvette et un aviso, avait reconnu la côte d'Afrique depuis le cap Bojador jusqu'à Corée et avait rapporté deux cartes d'une parfaite exactitude, qui manquaient jusque-là aux navigateurs. A peine étaitil de retour, que je le fis repartir avec des instructions pour étendre ses modifications et ses recherches au delà de l'Archipel des Bissagots.

« Je jugo beaucoup les hommes d'après une première impression toute sympathique, laquelle ne m'a presque jamais trompé. Je ne vis le capitaine Roussin qu'une fois et sa physionomie, plus encore que ses paroles, me donna de lui l'idée la plus relevée. Je le crus propre à beaucoup de choses et je n'hésitai pas à le charger secrètement d'observer ce qui se passait sur le continent américain. Les divers cabinets ne tenaient pas assez compte de cette régénération américaine qui pourrait bien un jour faire descendre l'Europe elle-même du rang où elle est placée. L'Angleterre seule y trouvait sans bruit un immense débouché pour ses manufactures, avantage que nous aurions dû pour le moins partager avec elle. Mais à peine savions-nous à quoi nous en tenir sur la situation des Espagnols et des Américains au milieu des relations contradictoires qui traversaient les mers. Je chargeai donc Roussin, dont la mission toute scientifique ne pouvait donner d'ombrage à personne, de

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