‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 76 sur 204 · ORDONNANCE SUR LA MARINE · texte numérisé non relu

ORDONNANCE SUR LA MARINE

les approuver en théorie et en principe, mais quand il fallut en venir à l'application, il aurait rendu à force d'exceptions cette grande et salutaire mesure absolument illusoire. Malheureusement, ses affections ou sa protection particulière se trouvaient porter presque toujours sur ceux que j'avais pour but d'éliminer, c'està-dire sur des émigrés qui se souvenaient à peine de la forme d'un vaisseau, ou sur des intrigants comme il s'en insinue trop souvent auprès de nos princes. Lors donc qu'il se fut rendu compte des plaintes et des cris qui retentiraient autour de lui et parmi ses plus intimes serviteurs, son approbation, d'abord très vive, ne fut plus que de la résignation auprès du Roi.

« Dès ce moment, je m'aperçus que je devenais moins agréable au grand amiral, qui pourtant n'en continua pas moins à me traiter avec bonté. Il était sur le point de partir pour une de ces tournées que le ministère lui faisait entreprendre de temps en temps. Je lui portai, avant son départ, la liste complète des officiers conservés et de ceux admis à la retraite. Cette séance fut pénible ; ce Prince, trop prince et pas assez convaincu que la bonté des princes est la justice, me demanda de nombreuses exceptions aux règles générales, d'après lesquelles chaque officier était réformé ou maintenu; je les lui refusai toutes, en lui représentant qu'il suffirait d'une seule pour faire de toute la mesure une odieuse injustice. Enfin, et ce fut le devoir le plus douloureux et le plus méritoire que je remplis, je lui démontrai par une multitude de faits que les officiers les plus recommandés et les plus vantés au grand amiral étaient en général les moins honorables et les moins recommandables de la marine. M. le duc d'Angoulême était, comme je l'ai dit.

trop prince pour ne pas mettre bien avant la valeur et la capacité, les sentiments politiques; en m'écoutant, il ne me répondait point, et sa figure me disait : « Je vous en croirais s'il s'agissait de choisir les meilleurs officiers, mais je préfère aux plus capables les plus fidèles, ceux qui n'ont pas cru comme vous qu'il restait une France en France, alors qu'il n'y avait plus de Bourbons. » Je le laissai fort triste et nullement touché du courage que j'avais mis à lui résister, quoique j'y eusse joint constamment la marque d'une émotion que j'éprouvais réellement. Mais je me retirai plus triste encore que lui, et tirant de notre entretien de sombres présages pour l'avenir de la France.

« D'autres désagréments m'attendaient encore, et je me voyais ainsi forcé coup sur coup de déplaire à ce prince dont il eût été si utile que je m'attirasse la faveur.

« Il devait dans son voyage visiter plusieurs ports tels que le Havre, Cherbourg et Rochefort. On avait rétabli la compagnie des Gardes du Pavillon, qui accompagnait le grand amiral dès qu'il paraissait dans un port. Rien n'était plus brigué parmi les officiers de marine que d'être admis dans sa compagnie; les opinions politiques et les considérations particulières avaient présidé à sa composition, le commandant était mon cousin Golbert, gendre de M™^ de Montboissier, encore plus ultra que sa belle-mère et presque aussi dépourvu d'esprit. 11 était un de ceux sur lesquels la réforme portait à plus juste titre et dont la réintégration et l'avancement à l'époque de la Restauration causa le plus de scandale. Golbert, apprenant le départ du Prince, se prépara à l'accompagner et vint me demander mes ordres. M. de Richelieu et Decazes m'avaient bien recommandé de ne pas le laisser partir,

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