AVEC LE DUC DANGOULEME
mettant un grand prix à l'éloigner de M. le duc d'Angoulême, dans un voyage dont le but était de calmer les esprits; je donnai à mon cousin les meilleures raisons que je pus trouver, j'épargnai, je ménageai de mon mieux sa vanité, mais en définitive je lui signifiai qu'il resterait. Le rouge lui monta au visage, la colère le suffoquait, et après m'avoir fait une profonde révérence, il courut chez M. le duc d'Angoulême. Heureusement, j'avais prévenu ce prince, et de la part du Roi que Decazes avait mis dans nos intérêts; mais à peine le grand amiral était-il en route, que mon Golbert galopait sur ses traces et qu'il lui arracha la lettre suivante, que je reçus deux jours après :
Laon,- le 13 octobre 1817.
« Monsieur le Comte Mole,
« Le capitaine de mes Gardes du Pavillon désire beaucoup m'accompagner dans la visite des ports du Royaume que je vais faire; il est venu me prier de vous dire que j'y consens. Si vous jugez convenable de lui donner l'autorisation de se rendre dans ces différents ports, je ne m'y oppose en rien, quoique je n'aie aucun besoin de lui ; faites à cet égard ce que vous croirez le mieux.
« Recevez l'assurance de mes sentiments d'estime pour vous.
(( Votre affectionné
<( Louis Antoine. »
(( Il aurait fallu ne pas entendre le français pour ne pas comprendre à la lecture de cette lettre, que le Prince n'avait pu la refuser aux instances de Golbert,
i36 DIFFICULTES
mais comptait bien que je persisterais dans ma décision. J'hésitai d'autant moins à le faire, qu'il faudrait renoncer à tout gouvernement et à toute discipline si un officier trouvait ainsi à la Cour un point d'appui pour résister aux ordres de son ministre ou les lui faire réformer.
« Je répondis donc à M. le duc d'Angoulême, après avoir montré la lettre au Roi et à mes collègues, qu'il y aurait maintenant les inconvénients les plus graves à laisser son capitaine du Pavillon l'accompagner. Mais Golbert, qui connaissait sa trop facile bonté, sans avoir plus d'égards à ses ordres qu'aux miens, alla l'attendre à Caen. Le Prince, fort embarrassé de le trouver là, se hâta de m'écrira :
Caen, le 24 octobre 1817.
(( Monsieur le Comte Mole,
« A mon arrivée ici, j'ai trouvé le contre-amiral Colbert. Pour lui éviter le désagrément aux yeux de ses collègues d'avoir fait un voyage inutile, ce qui l'eût mortifié, je l'ai autorisé à m'accompagner jusqu'à Cherbourg. Je désire que cette permission que je lui ai donnée, ne soit pas désapprouvée par le Roi . Recevez, Monsieur le Comte Mole, l'assurance de mes sentiments d'estime pour vous.
« Votre affectionné
(( Louis Antoine. »
« Plus bas, était écrit de la main du Prince :
« S'il y a une exception à faire au projet de réduction du personnel, je crois que ce devrait être en faveur de
AVEC LE DLC D ANGOULEME. 137
M. de Colbert, comme petit-fils de M. de Malesherbes; je vous prie de soumettre cette idée au Roi. »
« Cette lettre me fit bondir; je la portai sur-lechamp à M. de Richelieu et à Decazes que je trouvai réunis et je leur annonçai, que je donnais ma démission si Colbert n'était cassé sur-le-champ. Ils me répondirent que le Roi avait tant de ménagements pour son neveu, que nous n'obtiendrions pas de lui une résistance inflexible, et que ma démission aurait dans ce moment des conséquences funestes par l'ascendant qu'elle pourrait donner au parti que nous combattions.
« Je fus donc réduit, pour ne pas tout perdre, d'adopter des tempéraments, qui ne répugnaient pas moins à mon caractère qu'à ma raison. Il fut convenu avec le Roi et mes collègues, que Colbert serait mis à la retraite comme contre-amiral, et qu'il garderait le commandement de la compagnie du Pavillon.
(( M. le duc d'Angoulême, à qui j'avais annoncé cette décision dans une lettre détaillée, pleine de tous les égards que je lui devais, me fit la réponse ci-après, dont la brièveté et la sécheresse me prouvèrent qu'il était plus résigné que convaincu :
Cherbourg, ce 26 octobre 1817.
« Monsieur le Comte Mole,
« Je viens de recevoir votre lettre du 23; je désirerais : 1" Que l'ordonnance de réduction du personnel de la Marine ne fût connue qu'après que j'aurais dépassé Rochefort;
« 2" Que puisque M. de Colbert ne peut pas être maintenu en activité, il conserve la place de capitaine du Pavillon, par la raison que je vous ai fait connaître
dans ma dernière lettre; je vous prie de soumettre ces deux demandes au Roi, en lui disant que s'il y trouve des inconvénients, j'approuverai toujours ce qu'il ordonnera.
(( Je suis arrivé hier et je compte visiter aujourd'hui les travaux.
« M. de Colbert est resté malade à Gaen.
u Soyez assuré. Monsieur le Comte Mole, de tous mes sentiments.
(( Votre affectionné
(( Louis Antoine. »
« Cette lettre fut pour moi un trait de lumière, qui me fît reconnaître sur l'heure la faute, ou plutôt l'oubli dont je m'étais rendu coupable. Ni moi ni personne dans le conseil n'avait pensé à différer la publication de l'ordonnance de réforme, jusqu'à ce que M. le duc d'Angoulême eût dépassé Rochefort. Elle était depuis deux jours dans le Moniteur quand sa lettre me parvint.
« L'attente où était tout le corps de la Marine, les efforts que chacun faisait pour savoir son sort dans mes bureaux, les faux bruits qu'on commençait à répandre, enfin l'approche de la session m'avaient décidé à la publier. Je répondis donc au Prince que j'étais désolé que sa lettre me fût arrivée trop tard et je lui exposai les motifs qui avaient rendu la publication urgente et que M. de Colbert conservait le commandement du Pavillon, comme il l'aurait vu dans ma dernière lettre. Peut-être remarquera-t-on cette expression de M. le duc d'Angoulême, en parlant du Roi : (( J'approuverai tout ce qu'il ordonnera. » Je dois à la vérité de déclarer que la parfaite soumission de ce Prince, non seulement aux volontés mais encore
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au moindre désir de son oncle, me fait penser sans hésiter que cette expression lui a échappé. « J'en reçus cette réponse :
Cherbourg, ce 27 octobre 1817.
« Monsieur le Comte Mole,
J'ai reçu votre lettre, l'ordonnance relative au personnel de la Marine ayant paru, et ma position dans les ports de la Marine royale devenant par cela même désagréable et même peu convenable, je crois qu'il serait mieux que je n'allasse pas à Rochefort, ni même à La Rochelle qui en est très près. Je vous préviens que j'écris en conséquence au Roi, pour lui demander ses ordres. Recevez l'assurance de mes sentiments d'estime pour vous.
« Votre affectionné
« Louis Antoine. »
« Le Roi s'empressa de déférer au désir de son neveu, et je fus le premier à l'y engager, car la faiblesse de ce dernier me faisait désirer qu'à tout prix il n'allât pas s'offrir à toutes les réclamations et toutes les plaintes qui l'attendaient dans les ports. En publiant l'ordonnance, j'avais eu la prudence de tenir les listes d'activité et de retraites parfaitement secrètes jusqu'à son retour.
a Sur la dernière était porté un M. de Saint-Belin, l'un des lieutenants de la compagnie du Pavillon, et sur lequel il existait à la Marine les notes les plus certaines et les plus fâcheuses.
« J'avais mis ces notes sous les yeux du Prince avant son départ en lui faisant part de la nécessité où
j'étais de comprendre M. de Saint-Belin dans la réforme. Il m'apprit alors qu'il lui accordait, ainsi qu'à son père, un vif intérêt et insista avec chaleur pour que Saint- Belin, au mépris de toute règle et de toute justice, fût maintenu en activité, u Monseigneur, lui dis-je, jamais votre Altesse Royale n'emploiera sciemment son crédit à arracher une injustice; qu'elle daigne se souvenir qu'en maintenant M. de Saint-Belin, je lui donnerai la place d'un officier qui prendrait la sienne sur la liste de retraite. D'ailleurs, la religion de votre Altesse Royale est trompée, puisqu'elle n'est pas plus frappée des notes qui existent sur son protégé; je lui demande la permission d'y joindre des détails authentiques et circonstanciés qui achèveront de l'éclairer. »
« A peine était-il parti, que je lui adressai ces détails, dont il m'accusa réception de la manière suivante :
Rouen, le 22 octobre 1817.
« Monsieur le Comte Mole,
« J'ai reçu vos lettres des 13, 14 et 15 de ce mois. Je vous remercie des vœux que vous formez pour mon voyage et des sentiments que vous m'exprimez. J'ai là les détails que vous me donnez sur la conduite du sieur de Saint-Belin, officier de la compagie du Pavillon ; je suis bien aise de les connaître et je vous remercie de me les avoir envoyés.
« Recevez l'assurance de mon estime pour vous. (( Votre affectionné
« Louis Antoine ».
« Cette lettre ne me laissa pas douter, je l'avoue, que je n'eusse porté la conviction dans l'esprit de son