‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 78 sur 204 · AVEC LE DUC D ANGOULEME · texte numérisé non relu

AVEC LE DUC D ANGOULEME

auteur, et je demeurai dans la ferme confiance que je n'entendrais plus parler du sieur de Saint-Belin. Quelle fut donc ma surprise, en recevant cette autre lettre :

Nantes, le 4 novembre 1817.

<( Monsieur le Comte Mole',

(( J'ai eu le plaisir de recevoir à Rennes votre lettre du 29 octobre. D'après la permission que le Roi m'en a donnée, je n'irai point en ce moment à la Rochelle ni à Rochefort. Je vous remercie de l'attention que vous aviez eue d'avoir tenues secrètes les listes d'activité et de retraite, mais vous savez que tout perce presque toujours d'avance par les bureaux.

« Je viens ' d'apprendre que M. de Saint-Belin, un des lieutenants de la compagnie des gardes du Pavillon, venait d'être mis à la retraite. D'après ce que vous m'en avez mandé il y a huit ou dix jours ^, je lui avais fait parler de ce dont il est accusé et il y avait répondu d'une manière satisfaisante. Je comptais à mon retour à Paris prendre toutes les informations possibles sur son compte. M. de Saint-Belin a eu une conduite fort distinguée dans l'émigration, il est fils d'un père que j'aime et estime depuis près de vingt ans. D'après ces motifs, M. Saint-Belin faisant partie de la compagnie du Pavillon, et étant par là particulièrement attaché à ma personne, il me semble que vous

1. M. le duc d'Angoulême n'avait point alors à apprendre la mise en retraite de M. de Saint-Belin puisque je l'avais si longuement discutée avec lui verbalement et par écrit. (Note du comte Mole.)

2. M. le duc d'Angoulême avait manqué en cela au secret que je lui avais demandé et notamment à l'égard de M. de Saint- Belin lui-même. (Id.)

auriez dû me consulter avant de l'admettre à la retraite. Je vous renouvelle l'assurance de tous mes sentiments d'estime.

« Louis Antoine. »

« Ainsi moi, ministre responsable, j'aurais dû attendre le consentement du prince pour exécuter les règlements et s'il n'y eûtpas consenti, contrevenir finalement à la loi commune en foulant aux pieds toute justice. Et le prince qui m'écrivait ainsi était pourtant le plus religieux des princes, celui qui se piquait le plus de connaître le gouvernement représentatif et de l'aimer sincèrement. C'est le malheur des descendants de Louis XIV que de se croire formés d'un autre limon que le reste des hommes. La religion est la seule loi à laquelle les princes de cette race se tiennent intérieurement obligés d'obéir, leur éducation et les préjugés qu'ils apportent en naissant en auraient fait des tyrans, si la nature, aidée de la religion, ne les avait remplis de modération et souvent ornés de plusieurs vertus.

(( Il n'y avait pas trois mois que j'étais ministre, et s'il faut que je l'avoue, j'étais déjà profondément dégoûté. J'avais reçu ce portefeuille de la Marine avec bien peu d'empressement, mais je me repentais de l'avoir accepté. De quelque côté que se tournassent mes regards, ils ne rencontraient que des obstacles à l'accomplissement du grand œuvre auquel je me trouvais associé.

« Louis XVIII avait reçu sa couronne des armées étrangères, il lui restait à la recevoir des mains de ses sujets. Il faut être juste, une Restauration qui réussit et se consolide est un vrai miracle; le monde ne l'a pas encore vu. Ici le ciel seul me semblait pouvoir

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l'opérer. Le Roi n'y eût point été un obstacle, si au lieu d'être gouverné par un jeune intrigant, frivole et présomptueux, il eût trouvé dans le duc de Richelieu les hautes vues et la fermeté nécessaires.

(( Mais le grand obstacle, l'obstacle peut-être insurmontable se rencontrait dans l'héritier du trône qui se montrait à la nation comme l'émigration et l'ancien régime personnifiés. Malheur sans remède, auquel cependant nous n'avons pas cessé un seul jour d'en chercher un. Les préventions de Monsieur contre le ministère portaient surtout sur Decazes, Pasquier et moi. On nous appelait autour de lui les élèves de Bonaparte. Toutefois, on y disait que j'étais un homme de gouvernement, que j'avais des idées monarchiques, et que je serais une acquisition précieuse si l'on pouvait me ramener.

« M. de Richelieu me pria d'essayer si à l'aide de ces dispositions favorables je ne pourrais pas prendre quelque crédit sur l'esprit de Monsieur. En conséquence, j'allais à de très longs intervalles, et toujours bien malgré moi, chez ce Prince vers dix heures du soir, à l'heure où il revenait de chez le Roi. Son goût pour le mouvement des affaires, et l'activité inquiète de son esprit lui font toujours recevoir avec empressement la visite d'un ministre. Mais je n'en suis jamais sorti que le cœur navré et déplorant également le sort d'un si bon et si aimable prince et son aveuglement. Monsieur a peu d'esprit, encore moins d'instruction, beaucoup de préjugés et des amitiés très vives, qui font plus aimer son cœur qu'estimer son discernement. Sur les choses comme sur les personnes, ce sont des religions qu'il a au lieu d'opinions. En m'écoutant, il avait l'air de prier Dieu de me convertir et de le prémunir lui-même contre les insinuations du malin

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