LOI SUR LES DELITS DE PRESSE
de l'occupation et sur les liquidations étrangères. Ils relevèrent aussi avec plus d'assentiment les paroles royales qui avaient annoncé le système d'égalité maintenu par la loi de recrutement. Sur les lois organiques du Concordat, ils exprimèrent la confiance qu'elles ne porteraient aucun ombrage aux divers cultes, dont les droits étaient irrévocablement consacrés par la Charte. Enfin, Royer-Collard, en sa qualité de chef de l'Université, fit mettre « qu'à l'heureuse influence de la religion s'unirait celle d'une éducation nationale, d'une instruction publique assise sur des bases définitives ».
« La réponse du Roi n'offrit de remarquable que ce passage assez ridicule et dont on rit beaucoup. « Je compte sur l'union des sentiments, l'unanimité de délibération et l'accord dans les actions qui peuvent seuls assurer le repos de la France. » C'était en effet pousser loin sa confiance dans une chambre dont les doctrinaires prenaient le commandement.
<{ La première loi que nous présentâmes fut celle sur la répression des délits de la presse. Pasquier se chargea de la porter et d'en exposer les motifs. C'était se mettre en butte aux traits d'une coterie dont l'orgueil est inflexible et qui vise moins aux places et au pouvoir qu'à imposer ses doctrines.
« Les doctrinaires voulaient que les délits de la presse fussent soumis aux jugements par jurés ; ils avaient d'avance excommunié de l'esprit et déclaré idiot quiconque hésiterait sur cette importante innovation dans notre jurisprudence criminelle; je les connaissais assez pour savoir qu'ils ne plieraient pas, et en même temps je les croyais assez honnêtes pour provoquer la réforme de la loi qu'ils auraient fait rendre, si l'expérience d'une ou de deux années leur
apprenait qu'elle procurait l'impunité et laissait la société par trop livrée à la licence des esprits. On ne pouvait rompre avec eux sans perdre ses meilleurs appuis dans la chambre, et sans y risquer sa majorité ; il fallait même prévoir que leur vanité irritée les précipiterait vers la gauche, qu'on donnerait ainsi au parti révolutionnaire, temporairement au moins, des chefs honorables dont il manquait, et qui lui serviraient à gagner du terrain sous un autre drapeau que le sien. Le ministère pouvait se trouver par là dans la nécessité de chercher sa majorité, soit à gauche en passant sous le joug des doctrinaires qui eux-mêmes se trouveraient alors avoir dérivé, soit à droite en se rapprochant d'un parti qu'il avait constamment combattu et qu'il ne pouvait se concilier qu'à de dures et funestes conditions.
« Mes collègues n'avaient pas des yeux qui embrassaient tant de conséquences; d'ailleurs, plusieurs d'entre eux se trouvaient engagés d'amour-propre à ne pas céder. Pour Laine et Decazes surtout, la lutte était tout à fait personnelle. Pasquier se fût jeté du côté des doctrinaires s'il n'avait eu pour adversaire que Laine, mais il fut entraîné par Decazes à la fortune duquel il avait attaché la sienne. M. de Richelieu, à qui je fis envisager toutes les suites de la détermination qu'on allait prendre, ne demandait pas mieux que de transiger; mais l'exemple de ses collègues, l'influence de Decazes, et plus encore celle de Laine l'emportèrent sur son bon sens. Il fut donc arrêté qu'on céderait sur plusieurs autres articles, et qu'on refuserait le jugement des délits parjurés, quelques choses qu'il put en arriver. La guerre étant ainsi déclarée, mon dîner du mercredi devint curieux; on ne sait véritablement pas
jusqu'où l'orgueil et la morgue peuvent pousser leurs ébats, quand on n'a pas .vu les doctrinaires en liberté. Decazes n'était plus qu'un garçon de boutique de la rue Saint-Honoré, ne réunissait pas deux idées ; Laine, un pédant plein de morgue, et il ne fallait rien moins pour sauver la France que leur arracher le pouvoir. Ma position était délicate et je crois pouvoir dire que je m'y gouvernai avec autant de prudence que de loyauté. J'apaisai les flots de leur amour-propre irrité, rejetant notre résistance à leurs désirs sur la situation très complexe et embarrassante du ministère ; ils me quittaient, sinon convaincus, du moins très ébranlés, effrayés surtout de la responsabilité dont je les menaçais, si leurs défections amenaient un changement de ministère qui nous jetterait infailliblement dans un parti et donnerait prétexte aux étrangers pour prolonger l'occupation, si ce n'était même pour nous prendre nos plus belles provinces. Ils sentaient bien que la présence de M. de Richelieu était nécessaire jusqu'à ce que nous eussions soldé notre affranchissement. Ils se résignaient aussi à marcher quelque temps encore avec Decazes par lequel ils espéraient gouverner le Roi. Pasquier ne leur semblait d'aucune conséquence, mais ils exigeaient qu'on leur sacrifiât le ministre de l'Intérieur. Royer-GoUard, quoique le moins ambitieu!s de tous, était le plus implacable envers Laine qu'il avait souvent blessé dans ses rapports avec lui comme chef de l'Instruction publique. Vainement, je les obligeai de convenir de tout ce que la vie et le caractère de M. Laine offraient d'honorable, vainement leur disais-je que je serais le premier à défendre un tel collègue et, s'il le fallait, contre eux, que jamais M. de Richelieu ne s'en séparerait, ils demeurèrent inflexibles, et je prévis dès lors que leur
haine inexorable, trouvant plus d'accès auprès de Decazes qu'auprès de moi, les ramènerait à ce dernier et qu'elle pourrait causer tôt ou tard la dislocation du ministère. Les doctrinaires ne manquaient pas une occasion de me vanter aux dépens de mes collègues et ils parlaient de ces derniers avec un me'pris dont l'expression n'avait plus de bornes quand ils n'étaient pas en ma présence.
<( Decazes, par sa police, ne perdait pas un mot de tout ce qu'ils disaient, et je m'aperçus, malgré ses efforts pour le cacher, de l'effet que produisaient sur lui leurs discours. Quoiqu'il affectât avec moi la même intimité et le même abandon, je voyais la jalousie, l'envie verser tous les poisons dans son sein. Au lieu de demander la prolongation dé la censure des écrits périodiques par un projet de loi séparé et pour un an comme je le proposais, il voulut la demander pour cinq ans, et par un vingt-septième et dernier article ajouté à la loi sur la répression des délits de la presse. J'eus beau lui représenter que c'était confondre deux matières parfaitement distinctes, qu'on n'obtiendrait jamais d'une chambre d'accorder pour cinq ans la suspension d'une liberté garantie par la Charte en renonçant à la faculté d'examiner dans chaque session si les circonstances exigeaient toujours les mêmes sacrifices ; mais les amours-propres étaient en présence, les hostilités étaient commencées, il n'y avait plus moyen que personne ne s'arrêtât.
« Pasquier exposa donc le système de la loi à la tribune dans un long discours qu'il lut et qu'on lui avait fait; il commit la faute d'y répondre d'avance, et en les désignant, aux doctrinaires, trahissant ainsi la préoccupation où était le ministère de les avoir pour adversaires; la chambre nomma une commission