‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 86 sur 204 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La loi de recrutement. — Marmont ministre d'État, — Déception de Pastoret. — Discussion et vote de la loi sur la presse.- — Intervention de Decazes. — Le budget de la Marine. — Rapport sur la loi de recrutement. — La loi de la presse à la chambre des pairs. — Lettre de Monsieur à Louis XVllI contre le ministère. — Réponse du Roi, — La loi de recrutement devant la chambre des députés. — Salaberry attaque Decazes. — Intervention de Royer-Collard, Camille Jordan, Villèle et Barante, — Discours du maréchal Gouvion Saint- Cyr.

« Decazes laissait percer beaucoup d'inquiétude et dans le danger où il se croyait, il eut recours à tous ses moyens de gouvernement : il multipliait ses dîners aux députés, il leur parlait au nom du Roi, leur distribuait ou leur promettait mille faveurs tant à eux qu'à leur famille; mais ce qui leur parut un coup de l'art fut d'accabler la Chambre de travail en lui présentant presque à la fois toutes les lois qui devaient l'occuper. Il envoya donc le maréchal Gouvion, qu'il savait être particulièrement agréable à la gauche, porter la loi de recrutement : elle surpassait en concessions les espérances que le discours du Roi avait données et paraissait à Decazes un heureux contrepoids au Concordat. Le maréchal nous soumit au conseil deux ou trois discours qu'on lui avait faits, en nous

priant de choisir entre eux. Ce fut celui de Guizot qui eut la préférence et qui causa ensuite des acclamations, des transports du côté gauche et des tribunes.

« Je fis pour ainsi dire connaissance avec ce projet le jour où le Moniteur le donna. Le titre 4 et le titre 6 m'expliquèrent sa fortune d'une part, et de l'autre les alarmes qu'il répandit dans les meilleurs esprits. Le titre 4, des Vétérans, établissait dans chaque canton une compagnie de légionnaires composée de sousofficiers et soldats rentrés dans leurs foyers ; c'était rappeler sous les drapeaux toute l'armée de la Loire, c'était rétablir dans les cadres ces vieux soldats et surtout ces sous-officiers qui avaient assez montré au 20 mars toute leur antipathie pour les Bourbons. A la vérité ces compagnies ne pouvaient être appelées à aucun service, même dans l'intérieur du département auquel elles appartenaient, que pour des besoins extraordinaires. Le titre 6 était celui de V avancement . Il dépouillait le Roi d'une importante portion de sa prérogative en donnant à l'ancienneté presque tous les grades. La manière de les obtenir était si lente et les conditions exigées souffraient si peu d'exceplions, que le fils de Turenne aurait pu mourir colonel et ne le serait pas devenu plus vite que le fils d'un laboureur. Pour bien juger des renommées, il faut avoir assisté à leur origine; les hommes se trouvent bien souvent jouer des rôles et soutenir des opinions auxquels ils ne songeaient pas. Decazes les dédaignait toujours à leurs débuts et ne commençait à les compter que lorsqu'ils devenaient redoutables. Guizot en est un frappant exemple et le maréchal Gouvion peutêtre encore plus.

« Au 20 mars le premier avait suivi le Roi à Gand, le second avait défendu la cocarde blanche à Orléans au

péril de sa vie et tous deux se trouvaient maintenant à la tête du parti libéral et de ceux qu'on appâtait les hommes des Cent-Jours. J'appréciais depuis longtemps, mieux que Decazes, les talents de Guizot et de sa coterie, mais je partageai avec tout le ministère sa faute à l'égard de Gouvion. Notre excuse fut l'impossibilité de former avec ce maréchal aucune relation facile, intime ou agréable. Sa profonde insouciance, son incurable paresse, le silence où il se retranchait, sa jalousie de chacun de nous, toute semblable à celle qu'il portait aux généraux à la guerre, ne nous permettaient pas même de causer à notre aise avec lui. Son apathie naturelle le faisait se tenir à l'écart et ne vouloir se mêler d'aucune affaire si elle ne ressortait à son département et cependant il ne voyait pas sans un excessif ombrage Decazes, Laine, Pasquier et moi traiter avec le duc de Richelieu les affaires générales ; il est vrai que le président du conseil avait pour Gouvion un éloignement particulier et quand M. de Richelieu éprouve pour quelqu'un ce degré de déplaisance, il devient lui-même à son tour ce que j'ai connu de plus déplaisant. Nous nous aperçûmes trop tard que Gouvion s'était entièrement séparé de nous, que sa paresse l'avait livré à ses bureaux, et son amour-propre à des généraux qui le tlatlaient autant que, sans y songer, nous le blessions. La loi de recrutement acheva d'en faire un chef de parti, comme le discours de Guizot qu'il débita à merveille l'affubla de la réputation d'orateur. Des deux commissaires qui l'accompagnaient, Allent et Rarante, le second était un des plus spirituels des doctrinaires; Gouvion l'avait choisi par politique, car il le détestait d'ailleurs en qualité d'homme d'esprit et surtout comme homme de lettres.

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