‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 87 sur 204 · MARMONT MINISTRE D ETAT · texte numérisé non relu

MARMONT MINISTRE D ETAT

(( C'est alors que nous fimes le maréchal Marmont ministre d'Etat; ce n'était assurément pas pour prix de ses succès à Lyon ; mais nous lui devions et nous nous devions à nous-mêmes de le soutenir contre la cour et les ultras. Il revenait de sa mission et montrait déjà beaucoup d'humeur de ce que M. de Richelieu laissait sans réponse le rapport détaillé qu'il lui avait remis et dont je soupçonnais fort le colonel Fabvier d'être l'auteur. Marmont y conseillait de donner la plus grande publicité aux affaires de Lyon et de laisser les tribunaux chercher les véritables instigateurs. Il n'hésitait pas du reste à désigner comme tels Canuel et les principaux agents de la police militaire. Il se plaignait hautement et dans tous les salons de n'être pas écouté et de ce que M. de Richelieu ne voulait pas que la vérité fût connue. Marmont savait très bien pourtant que l'obstacle principal venait de Decazes, mais il le ménageait dans ses discours parce que le favori faisait payer au Roi sur sa cassette les dettes du maréchal. C'est ainsi que chacun à notre tour nous portions la peine des fautes du ministre-roi, tandis qu'il nous dérobait l'honneur et la popularité du bien que nous pouvions faire.

« Celte nomination de Marmont à la place de ministre d'Etat fut pour moi l'occasion d'un désagrément particulier : le lendemain du jour où il fut connu, je vis arriver chez moi M. Pastoret à sept heures du matin; il entre plus pâle et plus blafard encore qu'à son ordinaire, les larmes aux yeux, et me reproche amèrement de ne pas lui faire partager la grâce accordée au maréchal. J'ai beau lui observer que le ministre a nommé Marmont tout seul pour mieux faire ressortir ce témoignage de la satisfaction du Roi, et l'opposer au déchaînement des ultras

contre celui qui le recevait. Rien n'apaise Pastoret; il me dit avec dureté qu'on mérite de perdre tous ses amis quand on ne les sert pas mieux, et me rappelant ce comité des sept avec qui nous avions conduit longtemps la chambre des pairs, il m'accuse à peu près de félonie, ajoutant que le jour où j'étais entré au conseil tous les membres de ce comité, le transfuge Castellane excepté, avaient dû s'attendre à ce que je les associerais à ma fortune. Le fait est que des cinq pairs que Pastoret désignait ainsi, aucun ne partageait son mécontentement. Garnier et DessoUe ne demandaient rien et ne pouvaient plus rien désirer, Marmont venait d'être satisfait et Choiseul n'aspirait qu'à une charge auprès de Madame ou au cordon bleu que je me promettais bien de lui faire avoir à la première promotion.

« Cependant le rapporteur de la loi sur la presse allait paraître à la tribune ; les deux partis avaient préparé leurs armes et la lice était sur le point de s'ouvrir; Au nom de la commission, Faget de Baure proposa bien l'adoption de la loi mais avec beaucoup d'amendelnents. Dans son discours il s'adressait aussi aux doctrinaires et leur opposait une fin de non-recevoir, en établissant que, le projet ne fondant pas un système nouveau et ne faisant qu'améliorer la législation existante, le jugement par jurés ne pouvait s'introduire par voie d'amendement et devait faire l'objet d'une proposition spéciale, qui serait discutée dans les formes et les délais prescrits par le règlement. Quant à la censure des écrite périodiques, la commission, ainsi qu'il était si aisé de le prévoir, proposait de la borner à une année et regrettait que celte disposition n'eût pas été présentée par le gouvernement par un projet de loi séparé.

(( A peine le rapporteur avait-il cessé de parler que tous les orateurs de la droite et de la gauche s'inscrivirent contre le projet et ceux des deux centres, y compris les doctrinaires, pour. La loi n'était rien pour ces derniers, la véritable question à leurs yeux était l'existence du ministère. C'est à cette occasion que se forma l'alliance monstrueuse de ceux qui s'intitulaient royalistes par excellence et des ennemis des Bourbons; les deux centres réunis défendaient au contraire les ministres, mais le centre gauche, conduit par les doctrinaires, leur fit acheter souvent son appui par d'amères censures. Après cinq ou six orateurs assez obscurs le garde des Sceaux prit la parole. Il se fit un grand silence ; ancien patron de (juizot, de Barante, on était curieux de savoir s'il romprait avec les doctrinaires qu'il avait toujours aimés. Les ennemis du ministère ne doutaient pas de sa chute s'il se donnait pour adversaires ses plus éloquents défenseurs. La situation de Pasquier était donc très délicate : heureusement la difficullé ne le trouble pas plus qu'elle ne l'inspire. Jamais il ne parla plus longuement et plus complaisamment. Tout allait à souhait quand il s'avisa de présenter une analyse de la législation anglaise qui accusait tant d'ignorance que la chambre ne put garder son sérieux. Ce petit échec ne ['ébranla pas. Comme le rapporteur, il s'attacha à répondre aux doctrinaires qui n'avaient pas encore ouvert la bouche. L'orgueil de ces derniers était flatté de voir ainsi la lutte s'établir entre eux et le gouvernement.

« Cette discussion mémorable occupa dix ou douze séances où tous les partis firent entendre leurs principaux orateurs. Parmi les doctrinaires ce fut Camille Jordan qui se chargea de répondre au garde des

Sceaux et il le fit par une des plus brillantes improvisations que j'aie entendues de ma vie. Camille descendit de la tribune, suivi d'un murmure universel d'admiration. La droite représentée par Villèle soutint le jury à sa manière, sans s'apercevoir qu'elle donnait le poids énorme de sa sanction à des opinions avec lesquelles elle est incompatible. Villèle vota le rejet du projet en proposant de proroger la censure jusqu'au l®"" mars pour donner le temps au gouvernement de présenter une loi répressive. Ravez répondit à Villèle et acheva de donner sa mesure en voulant traiter k fond la question du jury. Je rougissais en l'écoutant de toute la peine que nous nous étions donnée pour lui faire accepter la place de sous-secrétaire d'Etat de la Justice. Jusque-là Chauvelin avait seul marqué dans le côté gauche par un discours spirituel et où respirait la haine, sous toutes les formes, non seulement des ministres mais de la Restauration, lorsque Bignon le surpassa en excédant toutes les bornes et en bravant toutes les convenances. Ce ne fut pas sans peine qu'il arriva à. travers les murmures à la fin de sa diatribe, qui pourtant était écrite avec quelque talent. Après lui D^cazes s'élança à la tribune ; Corvetto avait présenté le budget dans cette même séance et tous les ministres étaient sur leur banc comme commissaires du Roi ; j'étais à côté de M. de Richelieu. Ni lui ni moi ne pouvions voir sans frayeur Decazes se livrer à l'improvisation, parce qu'il n'était jamais bien sur de ses paroles, mais nous étions loin de soupçonner qu'il put perdre la tête au point où il le fit. Prenant tour à tour le langage, le geste et l'accent d'un favori tout puissant ou d'un clubiste, d'un pacha ou d'un tribun, il n'y eut pas une opinion, pas un amour-propre qu'il ne soulevât. Sen-

tant lui-même l'efYet qu'il produisait, au lieu de le réparer adroitement il voulut en triompher de haute lutte et ne fit qu'aggraver de moment en moment sa position. Son visage respirait le dépit et la colère, la sueur dégouttait de son front. Pendant près de deux heures que dura cette terrible scène, le ministère tout entier baissait la tête et n'osait porter ses regards sur le favori ni sur l'assemblée. Decazes vint se remettre à sa place la rage dans le cœur. Heureusement, Laine vola à notre secours et écrasa Bignon dans une courte et véhémente réplique. J'avais ce jour-là du monde à diner chez moi et beaucoup de membres des deux chambres y vinrent dans la soirée. On ne s'entrelenait que de la scène du matin, les amis en s'étonnant et s'affligeant que Decazes se fût aussi déplorablement compromis. 11 eût été ridicule à moi de le nier, et d'ailleurs il était trop tard, car nous n'avions pas caché notre impression à la chambre et surtout M. de Richelieu. Je répondis donc naturellement à ceux qui m'en parlèrent, en avouant que Decazes ferait bien mieux d'écrire ses discours. Mes paroles lui furent rapportées et achevèrent de placer dans son àme le germe d'une haine dont on verra les suites.

<( Il y avait dans le côté droit un homme qui faisait profession de poursuivre Decazes dans tous ses discours. C'était la Bourdonnaye; il parla précisément le lendemain du jour où le favori s'était tant compromis. Au lieu d'en profiter habilement et avec une mesure qui eût été accablante, il l'outragea d'une manière si odieuse qu'il répara presque tout le mal que Decazes s'était fait. Après lui, Royer-Collard ramena la discussion à son véritable objet par une exposition nerveuse et élevée de la théorie du jury. Comme dans Homère,

les principaux combattants se cherchaient dans cette mêlée, tant pour vider leurs querelles particulières que pour illustrer leurs coups. C'était contre Laine qui avait si souvent blessé son orgueil que Royer dirigeait surtout ses efforts. Il produisit peu d'effet sur l'assemblée. Royer a le grand défaut de n'être entendu que des esprits de la trempe du sien. Au reste c'est un pau le sort de chacun. On n'est bien compris que de ceux à qui on ressemble; c'est ce qui donne à Pasquier tant d'auditeurs inintelligents.

« Une interminable improvisation de Courvoisier et encore quelques ennuyeux discours achevèrent de fatiguer la Chambre. Avant qu'on ne fermât la discussion, nous crûmes utile de raffermir nos députés ministériels ébranlés, en déclarant que le Roi ne consentirait jamais à ce qu'une proposition fondamentale comme celle du jury s'introduisît dans notre législation par voie d'amendement. Le ministre de l'Intérieur fut chargé de l'annoncer à la tribune et il le fit avec d'autant plus de plaisir que c'était jeter de nouveau le gant à Royer-Collard et se ménager l'occasion de lutter encore avec lui corps à corps dans la discussion des articles. Pasquier prit pour lui une autre commission qui était bien plus dans son caractère puisqu'elle consistait à céder ; il apprit à la chambre que le Roi consentait à ce que l'article relatif à la censure des écrits périodiques formât une loi séparée et n'eut d'effet que jusqu'à la fin de là session de 1818. Ce tribut de complaisance ne reçut pas de tous les partis le même accueil. La droite invoquait la Charte et le règlement demandait que cet article unique, ou plutôt que cette loi nouvelle fût renvoyée et discutée dans les bureaux. Elle était sur un terrain d'autant meilleur qu'elle opposait aux

ministres leurs propres paroles et ne proposait rien que de parfaitement conforme aux principes qu'ils avaient soutenus pendant tout le cours de la discussion. Mais la gauche se tut et les deux centres, touchés de la concession ministérielle, votèrent sans hésiter la loi en un article qui donnait au gouvernement la censure des journaux pour un an.

(( Quant à la loi répressive, la discussion générale venant d'être fermée, on entra dans celle des articles. Les six premiers furent adoptés sans difficulté, le septième excita de grands orages ; il portait que tout écrit renfermant une provocation directe au crime pourrait être poursuivi, quoique la déclaration en eût été faite dans les termes et les délais prescrits. Je l'avais combattu au conseil comme trop dur et même injuste ; la commission fut de mon avis et proposa de l'amender; mes collègues me défendirent avec chaleur. On se donna ses raisons et surtout on se dit beaucoup d'injures de part et d'autre. Enfin, après deux épreuves douteuses, l'appel nominal donna gain de cause à la commission.

(( L'article 8 amena des débats encore plus violents. La commission voulait lui substituer deux articles tendant à adoucir le sort des écrivains et surtout aies garantir de tout arbitraire. Beugnot combattit avec force les deux articles de la commission, en proposant à leur place un seul article qui remplissait mieux le même objet. Villèle se réunit à Beugnot en reproduisant son amendement autrement rédigé ; la chambre rejeta d'abord les articles de la commission, et l'amendement présenté par Beugnot et Villèle ayant été mis aux voix, deux épreuves parurent douteuses ; cependant, après la seconde, le bureau déclara que l'amendement était rejeté. Des réclamations éclatèrent

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