‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 90 sur 204 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

d'entrer ici dans le détail des avantages qui résultèrent de cette nouvelle organisation. Il suffira de savoir que la Marine y gagna considérablement, tant sur le prix que sur la qualité des vivres. Je choisis pour administrateur un M. de Courson, plein de probité et consommé dans ce service, duquel par une suite d'intrigues il avait été écarté. Gouvion, avec lequel j'avais dû m'entendre pour cet objet afin que mes opérations ne contrariassent pas les siennes, fit la même chose à la Guerre et mit à la tête de sa nouvelle régie des vivres le comte Dejean.

« Le l®"" janvier* ramena les cérémonies d'usage auxquelles il ne me fut pas possible de me dérober aussi complètement qu'à mon ordinaire. Je fermai bien ma porte, mais il me fallut aller avec mes collègues chez tous les princes, dont plusieurs ne connaissaient pas mon visage. C'est ainsi que je rentrai encore une fois dans cet hôtel Mole, tout plein des souvenirs de mon enfance et qu'habitait alors la duchesse douairière d'Orléans. Les étrennes n'offrirent rien de remarquable que la nomination ridiculement ou impolitiquement tardive de M. de Richelieu et du favori comme simples membres de la Légion d'honneur.

« Le jour de l'an n'avait pas suspendu les travaux parlementaires. Tandis qu'une commission composée de Pastoret, Montmorency, Abrial, Garnier et Castellane examinait la loi adoptée par les députés sur les délits de la presse, ceux-ci s'occupaient de la loi de recrutement. Le 7 janvier, le général Dambrugeac, rapporteur de la commission qu'ils avaient nommée, monta à la tribune. Tous les ministres voulurent

l'entendre et le Roi remit pour leur en laisser la liberté le conseil du mercredi. La commission proposa l'adoption jusqu'au titre 6, sauf de légers amendements. Sur ce fameux titre 6 elle se divisa : la minorité voulait le rejet total du litre ; la majorité demandait qu'il fût réduit à l'article 27 seulement ; cet article portait que nul ne serait officier s'il n'avait servi pendant quatre ans dont deux comme sous-officier dans les troupes réglées, ou s'il n'avait suivi pendant deux ans les cours des écoles spéciales militaires. Le tiers des souslieutenants était donné aux sous-officiers. Tout ce qui pouvait parler dans la gauche et le centre gauche courut s'inscrire pour la défense du projet ; la droite, et une bonne partie du centre droit pour le combattre. L'acte le plus léger de l'administration du plus léger des ministres fut certainement la présentation de cette loi. Je l'attribue à Decazes, non pas qu'il eût concouru en rien à sa rédaction, mais parce qu'il dépendait entièrement de lui qu'il fût ou non présenté. Il n'avait calculé aucune de ses conséquences et elles devaient être immenses, il faut l'avouer. Pasquieretlui, dans l'examen qu'ils avaient fait, n'avaient envisagé que la popularité qu'ils en retireraient et n'y avaient vu qu'un moyen de faire avaler le Concordat aux chambres. Je ne prétends ici apprécier aucune des dispositions de la loi de recrutement, je dis seulement qu'il fallait comprendre tout ce qu'elle renfermait. Tous les Anglais de l'opposition qui étaient alors à Paris et entre autres le marquis de Lansdowne l'appelaient une loi démocratique et républicaine et la trouvaient presque inconciliable avec la royauté. Les raisons qu'ils en donnaient ne me frappaient pas toutes également, mais il y en avait de très spécieuses. Tout l'aéropage de la Sainte-Alliance en poussait des

cris d'effroi. Le duc de Wellington y voyait la réorganisation de l'armée de la Loire et le commandement des armées ôtées au Roi. Il n'est pas besoin de dire ce qu'en pensait la Cour, mais les constitutionnels tels que Lally et Grillon, les hommes du centre dans les deux chambres montraient la même répugnance. J'eus plusieurs conférences a ce sujet avec Wellington, Pozzo, Lally, Grillon, Pastoret, Glermont- Tonnerre. Les maréchaux se déclaraient aussi contre le projet ; à la vérité ils détestaient le ministre de la Guerre.

« Le pauvre duc de Richelieu était au désespoir, jamais je ne vis sa conscience plus agitée, il vint un matin s'épancher douloureusement dans mon cabinet: « Je suis criminel, s'écriait-il, de n'y avoir pas regardé de plus près et la fatalité a voulu que vous fussiez malade quand on a discuté au conseil cette loi. » Mais le gant était jeté et il n'y avait plus à reculer, on ne pouvait retirer la loi sans changer totalement de direction et même de ministère. La loi de recrutement acheva ainsi de diminuer notre majorité aux pairs. Geux qui s'apprêtaient à la soutenir continuèrent de former la réunion connue sous le nom de la réunion Marbois; ses adversaires, ayant à leur tête le duc de Doudeauville, Pastoret, Glermont-Tonnerre, formèrent chez le cardinal de Beausset et sous le nom de Cardinalistes une réunion qui, tout en se piquant •de tenir le milieu entre nous et les d'Uzès, se rapprochait cependant bien plus de ces derniers. G'était déjà leurs efforts combinés qui avaient fait entrer malgré nous Pastoret, Montmorency et Gastellane dans la commission de la loi répressive de la presse et fait choisir Pastoret pour rapporteur. Nous avions pris le parti de porter aux pairs la loi de la presse avec les

amendements adoptés par l'autre chambre en regard des articles ministériels. Decazes et Laine qui nous avaient entraînés dans cette funeste lutte se flattaient de faire rejeter ici tout ce qui était l'ouvrage des doctrinaires, lorsque nous apprîmes que la commission s'apprêtait à proposer l'adoption de la loi avec les amendements. Decazes connaissait peu le rapporteur, et voulut d'abord lui députer Pasquier, puis il crut que d'anciennes relations de société me rendaient plus propre à remplir cette négociation. Decazes n'avait point oublié que c'était en ne suivant pas mes avis qu'on s'était mis dans le mauvais pas d'où il fallait sortir; il savait que mon opinion personnelle était favorable aux amendements, mais il me connaissait assez pour ne pas douter que je servirais fidèlement les intérêts du ministère et le défendrais en tout état de cause de mon mieux, aussi longtemps qu^je consentirais à en faire partie.

t( Le Roi, chez lequel j'avais été travailler le matin, me chargea de voir M. Pastoret et d'aller jusqu'à lui parler de sa part, si je croyais que cela était nécessaire ou seulement utile. Mais je trouvai M. Pastoret inflexible. Il me donna, il faut l'avouer, de très bonnes raisons auxquelles je n'avais rien à opposer que le désir du Roi et l'intérêt du ministère. Toutefois pour témoigner son respect à celui qui m'avait envoyé, il me confia la minute même de son rapport pour la mettre sous les yeux du Roi, en me demandant le secret le plus profond. Je sortais du cabinet de ce monarque et je ne voulus pas y retourner si promptement, dans la crainte d'éveiller l'attention de ces valets désœuvrés qui l'environnent ; je lui envoyai donc le rapport de Pastoret avec une lettre où je lui rendais compte de ma mission. Decazes se trouvait avec lui quand mon paquet arriva et je ne

doute pas qu'il eut beaucoup de part h la lettre suivante, que je reçus dans la soirée avec le rapport :

Paris, le i'i janvier 1818.

(( J'ai reçu votre expédition, Monsieur ; je vous charge de remercier M. de Pastoret de la confiance qu'il me témoigne et de l'assurer que le secret lui sera religieusement gardé. Vous pouvez bien penser que j'ai lu le rapport avec la plus sérieuse attention ; j'applaudis aux principes qu'il renferme, mais je ne les trouve pas tout à fait dans les conclusions. Si l'article 8 de la loi proposée est, je ne crains pas d'en faire l'aveu' à un de mes ministres, trop sévère pour l'auteur, l'amendement de la chambre des députés trop favorable à l'ouvrage rend à peu près illusoire tout moyen d'en prévenir les dangers, et s'il était adopté par la chambre des pairs, je me verrais dans la triste nécessité de renoncer au bien que j'ai voulu faire par le reste de la loi. Le remède me semble aisé, il consisterait dans une nouvelle rédaction de l'article par laquelle il serait dit que l'action contre l'ouvrage pourrait avoir lieu dès l'instant même du dépôt, tandis que l'auteur, qui par cet acte, n'aurait fait qu'obéir à la loi, ne pourrait être poursuivi, à moins qu'il n'y eût publication totale ou partielle de l'ouvrage, quelque répréhensible qu'il pût être. Ce tempérament serait digne de la sagesse de la chambre des pairs et en me le proposant, le judicieux rapporteur de l'opposition ajouterait à sa juste réputation de prudence et de sagacité. Faites de ces réflexions l'usage que vous croirez convenable et soyez bien persuadé. Monsieur, de tous mes sentiments pour vous. »

« Signé : LOUIS. »

(( Quoique cette lettre fût toute entière de la main du Roi, il était aisé de deviner qui la lui avait suggérée. Il s'agissait bien moins maintenant de l'article 8 que de l'amour-propre compromis d'une portion du ministère. On reconnaissait enfin que cet article 8 était inadmissible, mais on ne voulait pas céder aux doctrinaires en prenant leur amendement. De là le tempérament imaginé, bien moins pour améliorer la loi que pour épargner la vanité de tout le monde. La lettre avait été évidemment écrite pour que je la montrasse à Pastoret, il me suffit du de mis avec tant de soin devant son nom pour m'en avertir; je ne manquai donc pas de lui en faire la confidence en allant lui rendre son rapport. Mais tout fut inulile, son dépit de n'avoir pas été nommé ministre d'Etat avec Marmont le rendait inflexible, et deux jours après il proposa à la tribune l'adoption de la loi avec l'amendement des députés.

« Cependant Decazes ne désespérait pas encore de la victoire. Sémonville la lui promettait et tous ses amis et instruments dans la chambre travaillaient il la lui procurer. Garnier, qui demandait encore quelques avantages pour sa famille, se sépara de la commission pour soutenir l'article 8; mais l'adversaire le plus véhément et le plus amer que rencontra le ministère fut Chateaubriand. Prenant Decazes corps à corps, il l'accusa des abus de pouvoir les plus monstrueux dans la répression de la presse comme dans la censure des journaux. Il termina son discours par une péroraison qu'il a trop oubliée depuis, où il déplorait qu'on ne pût combattre les projets des ministres à la tribune sans s'exposer à perdre tout ce qu'on tenait du gouvernement ou même des bontés particulières du Roi. Decazes répondit avec sa facilité

et sa prolixité ordinaires, sans goût ni méthode et abusant jusqu'à l'excès de cette fade ironie où il se complaît. Toutefois, il repoussa par des faits sans réplique les accusations odieuses dirigées contre lui. Les membres influents de notre réunion tels que Boissy d'Anglas, le duc de la Rochefoucauld, le général Dessolle défendaient bien la loi mais toujours en admettant l'amendement des députés. Boissy proposa même de rendre la loi temporaire et de borner sa durée à un an. Le marquis de Boisgelin qui ne représentait que M. de Talleyrand dans la chambre fit un petit discours et proposa une multitude d'amendements qu'il crut bien embarrassants pour le mini.stère et où il était aisé de reconnaître le salon de la rue Saint-Florentin. Pasquier lui succéda et fit très bien ressortir toute la frivole absurdité du marquis, il répondit ensuite à Chateaubriand avec plus de convenances et de solidité que n'avait fait Decazes. La discussion des articles fut aussi vive qu'embrouillée. Nous doutions trop du succès pour chercher à l'éclaircir; enfin, voyant l'amendement des doctrinaires adopté par 8G voix sur 160, notre politique devint toute machiavélique et nous ne songeâmes plus qu'à faire adopter tous les amendements, de manière à rendre la loi si mauvaise qu'elle fût unanimement rejetée. Le mot d'ordre une fois donné à nos amis, les amendements les plus incohérents passèrent, excepté toutefois ceux de Boisgelin qu'il fut obligé de retirer honteusement. A la fin, la chambre recula devant son propre ouvrage et la loi fut repoussée par 102 voix contre 59. Quant à moi, j'avais bien pu voter et mêm3 travailler pour le ministère, mais il m'eût été impossible de défendre à la tribune son ouvrage que je désapprouvais complètement. Mes

PAR LA CHAMBRE DES PAIRS. iSl

collègues néanmoins me surent le plus mauvais gré de mon silence.

« Une légère occasion vint alors s'offrir à moi d'attirer sur le corps de la Marine l'attention publique et la bienveillance du Roi. Un ouragan terrible avait ravagé nos Antilles et particulièrement la Martinique le 22 octobre dernier. La llùte ', la Caravane, qui faisait partie de la station fut submergée; mais l'équipage avait montré beaucoup de présence d'esprit et de dévouement et des colons avaient prodigué aux naufragés les secours les plus généreux. A la suite de la lettre où le lieutenant de vaisseau commandant la flûte me rendait un compte détaillé de l'événement, le Moniteur annonça que le Roi, sur mon rapport, avait accordé la croix de la Légion d'honneur à un lieutenant, deux enseignes et un contremaître, et que Sa Majesté m'avait autorisé à lui désigner, pour recevoir la même récompense, deux des colons qui s'étaient le plus signalés par leur humanité.

« La loi de la presse ayant péri sous les amendements de nos adversaires, toute notre attention se reporta sur celle du recrutement que discutaient les députés. On a vu l'ombrage que cette loi causait à de sages esprits et l'alarme, je dirai même le désespoir, qu'elle avait répandu à la Cour. Monsieur s'en exprimait hautement et répétait qu'une telle loi était subversive de la monarchie ; autour de lui on disait que le maréchal Gouvion et une partie du ministère avaient juré le renversement du Trône.

« Un matin, entrant chez M. de Richelieu, je le trouvai le visage renversé, un papier à la main : « Vous me voyez, me dit-il, au désespoir ! Monsieur a enfin

i. Bâtiment de guerre réservé exclusivement pour le transport du matériel.

levé l'étendard et se met ouvertement en lutte avec le Roi. Lisez, ajouta-t-il, en me présentant le papier qu'il tenait, et voyez ce qu'une aussi audacieuse tentative peut faire augurer de notre avenir. » Je lus alors la lettre suivante, adressée par Monsieur à son frère.

Janvier 1818.

« Sire, mon frère et seigneur,

« Un plus long silence de ma part dans les circonstances actuelles me semblerait contraire à mon devoir.

(( Si le contenu de cette lettre présente un tableau affligeant pour le cœur du Roi, qu'il juge d'après l'attachement tendre et profond que j'ai pour Sa personne, combien sont puissants a mes yeux les motifs qui me forcent de détruire le bonheur qui résulte pour Lui d'une trompeuse sécurité.

« Il est temps de le dire, le danger imminent auquel est exposée la Monarchie est le résultat inévitable de la conduite adoptée par le ministère. Un système suivi avec persévérance, malgré les maux évidents qui en découlent; l'emploi de moyens incompatibles avec le but qu'il est question d'obtenir; la persépution exercée contre les amis du Roi et de la Royauté ; le mépris des institutions monarchiques ; l'accueil fait par le pouvoir aux doctrines subversives de l'ordre social ; la faveur dont jouissent les idées démocratiques d'une part, ou despotiques de l'autre ; la protection accordée à ceux qui en font l'apologie ; les efforts dirigés contre la partie saine de l'opinion publique à l'aide des pamphlets, des journaux et des pièces de théâtre; les succès déjà obtenus par les révolutionnaires, résultat des concessions arrachées

à la faiblesse ou soustraites à l'imprévoyance ; enfin, l'agitation générale qui règne dans tous les esprits, tout semble faire une loi au Roi de méditer sur le péril qui menace à la fois la France, le trône et l'avenir de Sa famille.

. « De si terribles effets ne peuvent exister sans cause, et ces" causes se retracent toutes dans le système adopté par le ministère, système dont j'ai prévu depuis longtemps les funestes conséquences. Vos ministres, mon frère, doivent vous l'avoir dit. Je leur ai plusieurs fois développé mes opinions et confié mes craintes. La source de toutes leurs erreurs provient d'avoir confondu les effets dé la Révolution avec ses causes morales ; ils ont cru que la sanction sagement accordée par la Charte aux intérêts matériels de la Révolution les autorisait à garder un ménagement, qu'ils ont souvent poussé jusqu'au respect, envers les causes qui ont donné naissance à ces intérêts. Ils ont, dis-je, confondu le principe et la conséquence. De là viennent tous nos maux. Cette méprise, faisant la base de leur système, toute opposition contre un développement du principe leur a paru attaquer la conséquence ; de là, les accusations dirigées au commencement de leur administration contre les royalistes, accusations imprudentes, tendant à les représenter comme repoussant les bienfaits de la Charte, et dont les discussions qui ont lieu dans les chambres ont démontré le peu de fondement.

« Un hommage semblable, rendu à l'idole de la Révolution, devait placer la force ministérielle hors de la ligne naturelle et légitime ; elle s'appuie donc sur la classe révolutionnaire, elle choisit la plupart de ses auxiliaires parmi ceux dont ce colosse était l'ouvrage. Ceci vous explique, mon frère, comment

les ennemis naturels du trône devinrent bientôt les plus ardents soutiens du système de vos ministres; ceci vous explique encore les motifs de l'opposition que ce ministère rencontra dans ceux que le trône légitime avait regardés comme ses plus zélés partisans; ces derniers pénétrèrent bientôt les intentions perfides que leurs adversaires voilaient aux yeux de vos ministres, sous le masque d'un dévouement apparent. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que si ces apôtres insidieux de la conduite ministérielle se pressaient autour du Trône, en gardaient les avenues, ce n'était que pour rendre sa chute plus facile et plus certaine. Ils prévirent que les ministres seraient bientôt forcés d'acheter des services, que des cœurs vraiment français devaient offrir gratuitement : ils ne se trompèrent point.

<( Les soutiens du système ministériel demandèrent ces garanties, exigèrent des concessions; tout leur fut accordé. L'ordonnance du o septembre brise la digue qui mettait un frein à leur impatience. A dater de cette époque, ils envahirent les places, les emplois; habiles à profiter de leur succès, ils voulurent fortifier leur influence du suffrage de la multitude, et la loi sur les élections leur fut donnée. Effrayés encore de tout ce qu'ils laissaient de puissance au trône, ils voulurent ébranler la juste confiance du peuple dans les promesses de son Roi; ils voulurent enlever à la Couronne ses prérogatives sur l'armée, et le projet de loi sur le recrutement fut présenté aux chambres.

« C'est ainsi que s'est trouvé creusé par degrés l'immense abîme au bord duquel est aujourd'hui placé le Trône. On ne saurait plus se méprendre aujourd'hui sur le but auquel tend l'intluence révolutionnaire. Cette influence couvre toute la France ; elle s'est

parée pendanrun temps de la couleur royale pour mieux parvenir à ses fins ; mais plus audacieuse, elle reprend chaque jour sa couleur naturelle ; sous son égide se cachent les chefs de qui elle tire toute sa force. Les conspirations dont les meneurs ont échappé à la surveillance d'une police soupçonnée attestent cette vérité ; cette influence, dis-je, s'agite dans tous les sens, sous toutes les formes ; elle s'alarme des trophées militaires de la Vendée, dont elle voudrait désarmer les fidèles et paisibles habitants, tandis qu'elle obtient le réarmement des agitateurs de l'Isère sur des prétextes puérils et ridicules ; elle travaille à désorganiser la gendarmerie, frappe de destitution des officiers de nos armées, dont les sentiments et le dévouement leur donnaient droit d'espérer une récompense à leurs travaux, et enfin menace le Trône, dont elle éloigne les défenseurs naturels.

<( Il est donc temps, Sire, de mettre fin à un système qui mène à de semblables résultats. J'ai, jusqu'à ce moment, gémi en secret sur le déplorable aveuglement fliins lequel le ministère est plongé ; mais le cri public s'élève trop haut pour que, placé sur les marches du Trône, je puisse paraître plus longtemps indifférent. Ma voix doit aussi se faire entendre : mon frère luimême blâmerait un jour mon silence.

« La peinture que je viens de faire de l'état des choses est conforme à la vérité : mes craintes se trouvent donc justifiées. L'audace révolutionnaire croît tous les jours, les moyens répressifs diminuent; l'époque fatale d'une catastrophe pourrait presque se calculer, et quand j'interroge l'avenir, le passé me répond.

(( Sire, j'ai signalé le danger ; je dois maintenant indiquer les moyens d'y parer.

« Replacer le système ministériel dans sa ligne naturelle et légitime, lui imprimer un mouvement uniforme, mesuré d'après la gravité des circonstances, mais toujours conséquent aux principes qui les déterminent ; arrêter les progrès des doctrines révolutionnaires sans s'écarter néanmoins envers les personnes d'une modération qui sied toujours au pouvoir légitime ; rendre aux institutions monarchiques, ainsi qu'il se trouve constaté par nos lois actuelles, cette force et cette autorité, qui peuvent seules en garantir la stabilité; faire aimer et respecter la Charte, comme on aime et respecte le Roi. Telles sont les bases principales du système nouveau, dont l'adoption peut encoi;e détourner l'orage qui nous menace.

« Mais il ne faut pas se le dissimuler, le bien maintenant ne peut plus se faire par un ministère usé dans l'opinion publique, qui, prenant des mouvements d'humeur pour des coups d'autorité, l'arbitraire pour la force, et fatiguant la nation par les eiïets d'une funeste imprévoyance, a réveillé les haines révolutionnaires, et a livré le Trône à leur redoutable influence.

<( Vos ministres. Sire, il m'est pénible de le dire, forment donc le principal obstacle au seul bien qui puisse se faire; la fausse position dans laquelle ils 'se sont placés les prive désormais du périlleux honneur de sauver la Monarchie. Trop engagés dans la route qu'ils se sont tracée, ne pouvant abandonner sans regret des principes auxquels ils ont tout sacrifié, pour en adopter d'autres qu'ils ont sans cesse combattus, leur marche serait flottante, leur conduite incertaine. Deux d'entre eux conservent cependant une place honorable dans l'opinion publique. Vos fidèles sujets ont pu gémir sur les mesures auxquelles

vos ministres des Affaires étrangères et de l'Intérieur se sont laissé entraîner; mais ils rendent justice à leurs sentiments de loyauté et de dévouement ; ils les verront avec plaisir continuer à jouir de votre confiance, et rester au timon des affaires. Mais, Sire, le salut de l'Etat exige l'ëloigriement de leurs collègues et ce n'est que par un prompt sacrifice d'un intérêt personnel, que ces derniers acquerront un droit à la reconnaissance publique.

« J'ai tracé au Roi le tableau rapide de la situation effrayante oîi se trouve la Monarchie; j'ai signalé la cause des malheurs qui nous menacent, le remède à apporter aux progrès du mal, l'obstacle qui s'oppose au bien qui peut se faire. J'ai donc droit d'espérer, Sire, que mes efforts, comme mes vœux, ne seront point stériles, rsos dangers, nos intérêts sont communs; unissons-nous pour braver les uns et soutenir les autres. Dans la crise qui nous menace, je dois à mon Roi, à ma famille, à la France, de faire connaître hautement mes craintes et mes espérances. Mes craintes se trouvent justifiées dans l'esquisse fidèle (|ue je mets sous les yeux du Roi; mes espérances reposent sur le sentiment d'honneur qui ne s'éteindra jamais dans le cœur des vrais amis de la Monarchie, sur l'amour religieux que la généralité des Français porte au trône de Saint Louis. Elles reposent surtout, Sire, sur cette tendresse paternelle que Votre cœur éprouve pour Vos sujets, et qui ne lui permettra pas d'hésiter, dans la lutte de si hauts intérêts, à adopter les seuls moyens que prescrit le salut de la Monarchie. G'3S moyens adoptés. Sire, tout alors changera de face, le calme succédera à l'inquiétude, l'oubli au ressentiment; les Français, heureux et forts, ne formeront plus qu'une famille autour du Trône, et le

19i REPONSE DE LOUIS XVIII

règne de Votre Majesté s'embellira de tout l'éclat de leur bonheur.

« Je suis avec respect, Sire, mon frère et seigneur, de Votre Majesté le très humble et très obéissant frère, sujet et serviteur,

« Charles Philippe. »

« Et le Roi, m'écriai-je, après cette lecture, qu'a-t-il dit?

« Le Roi, reprit M, de Richelieu, a été admirable, mais avant de vous montrer sa noble et touchante réponse, apprenez que Monsieur suivit de près sa lettre et que les deux frères ont eu l'entrevue la plus pénible. Le Roi y a beaucoup pleuré et fait des efforts incroyables pour calmer Monsieur et l'éclairer. C'était un coup monté, Monsieur avait probablement pris des engagements avec ses amis et il s'est retiré, en déclarant qu'il protesterait publiquement contre le système et les actes du ministère et qu'il ne paraîtrait plus à la cour. Toutefois, il consentait, pour ménager, disaitil, le cœur de son frère, à ce que M. Decazes restât dans le ministère avec M. Laine et avec moi; mais il exigeait impérieusement le renvoi de tous les autres ministres. Maintenant, vous comprendrez et sans doute admirerez la réponse du Roi. La voilà. »

« Je lus alors la pièce suivante, toute entière de la main de Louis XVIII :

« Je n'ai pas besoin, mon cher frère, de vous parler du sentiment profondément douloureux que me fît éprouver votre lettre ; vous l'aviez prévu d'avance, vos yeux en ont été les témoins. Ce que je désire, c'est raisonner le plus froidement qu'il me sera possible et tâcher de vous démontrer l'erreur dans laquelle vous êtes sur des points essentiels.

«( Le système que j'ai adopté et que mes ministres suivent avec persévérance est fondé sur cette maxime, qu'il ne faut pas être Roi de deux peuples, et tous les efforts de mon gouvernement tendent à faire que ces deux peuples, qui n'existent que trop, finissent par n'en faire qu'un seul. L'entreprise n'est pas aisée. Vous devez vous rappeler avec quelle force, dans un conseil tenu à Cambray, quelqu'un en peignit les difficultés et conclut à se jeter du côté qu'il regardait comme le jdus nombreux. Je n'adoptai point son avis; je n'en aurais pas davantage adopté un qui eût tendu à me jeter dans l'extrémité opposée; l'un et l'autre eût conduit à la guerre civile, le plus horrible des fléaux, rendu plus funeste encore par la part, n'importe quelle, qu'y auraient prise et qu'y prendraient encore les étrangers. Encore une fois, je ne me dissimule pas combien est difficile la route moyenne que je me suis tracée; je sais qu'à mon âge je ne puis raisonnablement me flatter de parvenir au terme; je sais une chose plus pénible, c'est qu'il faut souvent froisser des intérêts légitimes, que je ne puis me flatter de plaire à tous; bien loin de là, je n'ignore pas les traits qu'on lance contre moi. Henry IV, auquel je n'ai assurément pas le sot orgueil de m'assimiler, suivit la même route, et ne recueillit en chemin qu'amertume. Voyez-le sans cesse accusé d'ingratitude par ses anciens amis, de fausseté par ses ennemis ; aussi disait-il sans cesse : « Ils me regretteront quand je n'y serai plus. » Je n'ose en dire autant ; je crois pourtant que la mémoire d'un homme, dont on dit que le cœur n'est pas mauvais et dont les intentions sont bonnes, doit être honorée de quelques regrets.

(( Voilà pour le système ; passons aux moyens d'exécution. Vous y voyez les intérêts moraux de la

196 RÉPONSE DE LOUIS XVllI

Révolution caressés; mes yeux sont bien différents des vôtres, car je vois tout le contraire dans la conduite de mon gouvernement; je vois que toutes les fois que des doctrines dangereuses ont été publiées, les écrits qui les renfermaient ont été dénoncés aux tribunaux, pas toujours avec le même succès, quelques-uns même, entre autres le plus mauvais peutêtre de tous, le Paijsan et le Gentilhomme, n'ont pu être poursuivis. Je n'aime pas à récriminer, mais assurément il court assez de pamphlets où le ministère est attaqué, pour qu'on ne puisse, avec quelque fondement, l'accuser de tyranniser la presse. Je ne crois pas non plus que l'accusation contraire, celle de favoriser des doctrines despotiques, soit juste : j'en cherche un exemple, et je ne le trouve pas. Il a demandé et obtenu des lois d'exception, mais cela s'est fait d'une manière légale et, dans l'état des choses, il faut fermer volontairement les yeux à la lumière pour ne pas voir que ces lois sont indispensablement nécessaires.

« Une grande agitation règne, les Jacobins montrent de l'audace, sans doute trop; mais, il faut le dire, ce qui leur en donne le plus, c'est cette alliance monstrueuse, dont la partie saine de l'opposition rougirait à Westminster. Je ne veux point rendre à ceux qui l'ont formée calomnie pour calomnie, ni dire qu'ils savent où cela les mène; non, je crois qu'ils n'y voyent qu'un moyen de combattre leurs adversaires avec plus d'avantage ; mais les véritables ennemis y voyent plus clair, ils savent que dans tout parti il y a des chefs et des soldats, et ils jouissent d'avance du moment où ceux-ci, croyant toujours suivre la bannière royale, combattront en effet sous la leur.

« Je passe actuellement à des reproches de fait. Vous parlez de concessions faites, de garanties données à un parti, et à cette assertion je ne puis opposer qu'une négative; mais je l'oppose avec la certitude morale de dire la vérité. L'ordonnance du 5 septembre 1816 exige un historique que j'abrégerai le plus qu'il me sera possible. Il est très possible, quoique je ne m'en souvienne pas, que j'aie qualifié d'introuvable la chambre de 1813 ; enivré des marques d'amour que me donnaient à l'envi tous les collèges électoraux, je crus que les députés nommés par eux arrivaient avec quelque confiance en moi et allaient de tous leurs moyens aider mon gouvernement. Ma joie ne fut pas de longue durée. La manière dont la chambre se fit valoir en adoptant la loi sur. les écrits séditieux, commença à m'inspirer de tristes réflexions. Bientôt vint celle d'amnistie : plus de confiance, plus même de respect; on devait s'arrêter à la mesure que le vœu unanime des royalistes restés à Paris m'ont arrachée le 7 juillet précédent, on passa outre, la délibération n'était pas douteuse; mais pour que rien n'y manquât, ce fut un trait d'éloquence, insultant pour la Majesté royale, qui détermina le vote de la chambre. Je dois avouer ici que, pas plus que l'orateur, c'est une justice que je me plais à lui rendre, je ne sentis d'abord la portée du trait et, entrainé à mon tour par le désir de briller, je fis, lorsqu'on me rapporta la loi, une réponse que je me suis bien reprochée depuis. A dater de cette époque, la chambre, avec des intentions pures, je n'en doute pas, mais entraînée par cet esprit de domination qui est le propre de tous les corps, marcha d'empiétements en empiétements sur la prérogative royale. Cependant, lorsque je terminai la session, me livrant à mon caractère éloigné des

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