‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 92 sur 204 · REPONSE DE LOUIS XVIII · texte numérisé non relu

REPONSE DE LOUIS XVIII

naitre au public. Certes, les circonstances ne sont pas les mêmes aujourd'hui. Votre devoir est sans contredit de me faire privativement connaître, avec toute la force et l'énergie que vous jugez à propos d'y mettre, ce que vous trouverez de répréhensible soit dans le système général du gouvernement, soit dans la conduite personnelle des ministres ; mais, pour me servir des fameuses expressions du chancelier Maupeou, là finit votre ministère. Rien ne vous impose le devoir d'aller plus loin, tout, au contraire, vous l'interdit. Feu M. le prince de Conti disait : « La Couronne nous appartient à tous, notre aine la porte, » et il avait toute raison. La Couronne appartient à tous, c'est-àdire que tous, depuis l'héritier présomptif jusqu'au dernier rejeton de la branche la plus éloignée, y ont également un droit sacré, inaliénable, imprescriptible. Mais l'aine la porte, c'est-à-dire que seul il en exerce •les droits, que seul il est juge et responsable de la manière de les exercer, enfin qu'il peut et doit s'appliquer les dernières paroles de Nelson : « Tant que je vis, il n'y a que moi qui commande ici. » Plus le rang d'un prince l'approche de la Couronne, plus le devoir et son intérêt même exigent de lui de fortifier, de faire respecter l'autorité de celui qui la porte, plus aussi serait grand le scandale de son opposition publique à cette autorité.

« Examinons maintenant quelles seraient et pour l'Etat, et pour vous-même, les suites de la résolution dont vous m'avez parlé. Nul doute qu'elle n'entravât la marche du gouvernement ; mais avec de la suite et de la fermeté, on peut triompher de ces obstacles et j'espère que, de mon vivant, il n'y aurait pas de troubles; mais je ne puis sans frémir envisager l'instant où je fermerai les yeux. Vous vous trouveriez

alors entre deux partis, dont l'un se croit déjà opprimé par moi, et l'autre appréhenderait de l'être par vous. Embrasseriez-vous l'un des deux? Ne vous le dissimulez pas, la guerre civile et tous ses maux en seraient la suite inévitable. Chercheriez-vous à tout concilier? Je vous le dis avec douleur, mais avec vérité, vous seriez accusé comme Henry IV, et avec plus d'apparence, d'ingratitude d'un côté, de duplicité de l'autre, et si le succès m'est difficile, ayant toujours suivi la ligne moyenne, il vous le serait bien davantage, vous étant d'avance prononcé pour un côté de la question. Ainsi je ne puis prévoir pour votre règne que divisions, troubles et calamités.

« Et vous-même, pendant ma vie dans quelle route allez-vous peut-être vous engager? Chef de parti! Quel rôle pour vous ! Que dis-je, chef? Esclave, c'est ce que furent toujours ceux qui s'écartèrent du véritable centre d'union. Ouvrez l'histoire et voyez leur sort : Louis I^"" prince de Gondé, Henry son fils, Henry IV lui-même tant qu'il ne fut que roi de Navarre, Henri HI lorsqu'il se fut déclaré chef de la Ligue, le duc de Mayenne, furent-ils jamais maîtres de leur parti? Leurs soldats les suivaient au combat, les véritables meneurs les tyrannisaient après la victoire. Mais je vais plus loin, et je dois vous dévoiler l'affreuse vérité toute entière. Ceux qui ont pu vous familiariser avec l'idée d'une scission entre nous, car cette idée ne naquit jamais dans votre bon cœur, non elle n'est pas de vous, et averti depuis longtemps qu'on voulait vous l'inspirer, j'avais méprisé des avis, que je suis, pour mon malheur, forcé d'avouer qu'ils étaient fidèles, ceux, dis-je, qui vous ont amené à ce point, s'y arrêteront-ils? Se contenteront-ils du stérile honneur d'avoir divisé, à soixante ans, les deux

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frères les plus unis qui furent jamais ? Non, sans doute; irrités de n'avoir fait que du mal, sans en retirer d'avantage pour eux-mêmes, ils iront plus loin, et vous présentant un fantôme de devoir ils oseront vous proposer pour le salut, diront-ils, do l'Etat, d'employer des moyens plus actifs. C'est où je les attends ; votre belle âme alors sortira de son aveuglement, et bien différent du méprisable frère de Louis Xïll, vous repousserez avec horreur et de tels conseils et les perfides conseillers qui vous les auront donnés. Que deviendrez- vous en ce moment? Ce que vous n'avez dû cesser d'être, l'ami fidèle de celui qui, même dans la triste hypothèse qui précède, n'aura pas cessé de vous aimer, de vous tendre les bras ; vous serez l'appui le plus solide de ce sceptre que vous devez un jour porter. Et pourquoi attendre si tard? Il en est temps encore; abjurez un projet dont l'exécution causerait tant de malheurs; je ne vous demande pas encore d'approuver l'invariable résolution que je vous ai déclarée ; le temps, les réflexions vous y amèneront, et les derniers moments de ma vie, enveloppés aujourd'hui d'un nuage si sombre, pourront avoir quelques beaux jours.

c( LOUIS. »

« Louis XVIII était tout entier dans cette lettre : fausseté, faiblesse, insinuations mordantes contre son frère qu'il avait toujours détesté, verbosité, prétention de bel esprit visant au style sans savoir seulement construire sa phrase, citations historiques, enfin et surtout grand étalage de cette sagesse qui dans la vie privée arrange les duels, comme dans la politique elle voue aux concessions. Le pauvre M. de Richelieu n'y voyait que l'appui franchement accordé à son minis-

tère et même il en espérait le rapprochement des deux frères et la conversion de Monsieur.

(( Je ne partage pas toute votre admiration, lui dis-je en remettant la lettre sur sa table ; une pareille réponse à une pareille menace ne fera qu'enhardir le parti de Monsieur en lui persuadant qu'il peut tout oser. »

<( — Que fallait-il donc faire, répliqua le duc étonné? »

« — Envoyer Monsieur à Naples ou si cela était impossible, accepter le défi et lui interdir la présence du Roi s'il n'éloignait de sa personne tous ses conseillers bien connus et ne cessait toutes relations avec eux. »

« Sans doute, reprit M. de Richelieu en secouant tristement la tête, cela eût été mieux, mais ni le Roi ni moi ne saurons prendre une telle attitude et si c'était là le seul remède, Monsieur, tôt ou tard, perdra tout. »

(( — Comment, lui dis-je, et vous vous résignez! En ce cas acceptez nos démissions, je me porte fort pour mes collègues, cédez tout de suite et que du moins les deux frères A'ivent en paix. »

(( — Ce n'est pas sérieusement, s'écria le duc en frappant du pied, que vous me tenez un pareil langage et vous ne soupçonnerez ni le Roi ni moi d'une telle lâcheté! Au contraire, ceci rend même impossible de rien céder sur la loi de recrutement, et tous les inconvénients qu'elle peut avoir ne sauraient se comparer à celui qu'il y aurait maintenant à reculer. »

« La-dessus nous nous séparâmes et dans le public on sut seulement que Monsieur avait fait auprès du Roi une grande et importante démarche, laquelle avait complètement échoué,

« Enfin s'ouvrit la discussion sur la loi de recrutement. Le ministère n'y eut pas, comme dans la loi de

la presse, les doctrinaires pour adversaires, mais il dut les trouver des auxiliaires embarrassants, sinon dangereux. Entraînés en effet par leur orgueil blessé ou leur ambition impatiente, ils saisissaient toutes les occasions d'entraver la marche du ministère et surtout de l'humilier. Ici ils se réunirent à la gauche tantôt en exaltant certaines dispositions du projet, tantôt en proposant des amendements démocratiques; le côté droit, au contraire, dirigeait toutes ses attaques contre les titres de l'avancement et des vétérans, tandis que le centre ou les ministériels proprement dits acceptaient en silence une loi qu'ils pouvaient bien ne pas attaquer, mais que leur conscience politique ne leur permettait pas de défendre. Ce fut Ghauvelin qui, dans un discours de démagogue, proposa, je crois le premier, l'amendement du vote annuel, c'est-à-dire que les chambres délibérassent et votassent chaque année la quotité d'hommes dont l'armée se recruterait. Ghauvelin se déchaîna en outre contre les préfectures et exprima le vœu de les voir remplacer par des administrations collectives. Il termina par un morceau sur les gardes nationales dUns lesquelles il voulait que l'on fit consister la principale force d'un Etat libre et d'une monarchie constitutionnelle. En l'écoutant, je me rappelais de l'avoir vu préfet à Bruges comme oh est pacha en Asie et obtenir la mention honorable au Moniteur pour ses rigueurs et ses succès impitoyables dans la levée de la conscription. La plus violente sortie de la droite vint de Salaberry qui, s'occupant moins encore de la loi que du système général de gouvernement, dirigea tous ses coups contre le ministre dirigeant. Jamais, peut-être, Decazes n'avait été, et ne sera attaqué avec plus de bonheur et de violence. Après l'avoir représenté sous le nom et la forme du génie

du mal entretenant les haines et exposant la monarctiie à la ruine par son système de bascule, Salaberry s'écriait :

« Le jeu de ce système ne vous rappelle-t-il pas la fête des funérailles que Curion le fils osa donner au peuple romain? « Cette nation, dit Pline, la reine des nations, la distributrice des provinces et des royaumes, la législatrice universelle, Curion se fit un jeu de la promaner en l'air, dos à dos sur un double théâtre mobile et de la faire et refaire pirouetter sur deux gonds ; dans cet horrible divertissement, dit Pline, on ne sait s'il faut plus admirer l'inventeur ou l'invention, la hardiesse de celui qui commande ou la docilité de celui qui obéit. Cependant Curion le fils, dit Pline, n'élait pas Roi, il n'était pas même opulent de patrimoine; son revenu le plus clair était la discorde qu'il entretenait parmi les citoyens. »

« Pas un député n'éleva la voix pour défendre le ministre attaqué avec tant de virulence et cependant Decazes avait beaucoup d'amis et de créatures dans la chambre. Un tel fait serait inexplicable en Angleterre. En France, le pouvoir a été si malheureux dans toutes les luttes où il s'est trouvé engagé depuis trente ans que personne n'ose se dévouer à le soutenir. Royer- Collard vint à son tour régenter les ministres et leur donner une leçon de gouvernement représentatif; leçon qui, quoique méritée, n'en était pas moins singulière à rencontrer dans sa bouche :

« Est-il donc vrai, dit-il, que ce serait un avantage pour le gouvernement, une sécurité, un accroissement d'influence, un profit d'autorité, de parvenir à rendre l'intervention des chambres plus rare ou moins nécessaire? — Qu'il se garde de le croire, cette erreur nous serait fatale à tous ; loin de craindre les chambres

comme un obstacle, de les éluder comme une difficulté, qu'il sache bien que la force est là et que là, s'il le veut, elle est immense. Tout ce qu'il fera par les chambres aura le principe de vie, ce qu'il faudrait faire sans elle languirait. »

(( Or Royer avait dit en 1815 à cette même tribune, et m'a encore répété à moi-même deux ou trois ans plus tard en 1821, qu'en France, les chambres ne devraient et ne pourraient jamais être que les conseils du prince ; tant cet esprit, d'ailleurs si élevé, est mobile et variable, sans cesser d'être sincère, tant les mille influences qui le travaillent à son insu impriment de fantaisie à ses convictions.

(( Son ami et son émule, Camille Jordan, eut dans cette discussion la palme non pas du jugement et de la raison, mais du talent. Camille, dans un discours d'opposition très vif, mais plein de chaleur et brillant d'éloquence, soutint le vote annuel. Attaquant avec véhémence la Cour et les privilèges, il se demanda quelle différence on prétendait mettre entre une armée royale et une armée nationale? La question ainsi posée était brûlante et il se complut à la traiter. Comme Royer, Camille ne parla qu'avec dédain des ministres.

«Dans le côté droit, Villèle fut le seul qui présenta contre la loi des arguments solides ou du moins très spéciaux. Son discours fît impression même sur le centre et je crus qu'il nous ôterait des voix. Mais le plus curieux fut Barante, qui avait voulu se charger de défendre la loi en qualité de commissaire et qui dans son plaidoyer ne dit pas un mot de la question principale, du vote annuel. Le fait est qu'il n'aurait pu l'admettre sans trahir sa mission et qu'il ne voulait pas, en le combattant, se séparer de ses amis les doc-

trinaires et compromettra sa position parmi eux. Le rapporteur de la commission fit ensuite son résumé et persista en son nom dans tous les amendements qu'elle avait présentés.

« Gouvion lui répliqua et excita un tel enthousiasme que, malgré le règlement et les efforts du président, les tribunes et les députés eux-mêmes applaudirent. Ce second discours de Gouvion venait de la même main que le premier et il le débita avec une simplicité, une émotion propres à ébranler tous les esprits et à remuer tous les cœurs. Qu'on s'e figure en effet ce vieux soldat de l'armée du Rhin parvenu par son seul mérite jusqu'au grade de maréchal de France, plaidant en ces termes la cause de ses compagnons de gloire : « 11 s'agit de savoir s'il existe parmi nous deux armées, deux nations, dont l'une sera frappée d'analhème et regardée comme incapable de servir le Roi et la France ; et, pour me renfermer dans ce qui me concerne directement, il s'agit de savoir si nous appellerons encore à la défense de la Patrie les soldats qui ont fait sa gloire ou si nous les déclarerons à jamais dangereux pour son repos ; ce dernier arrêt serait rigoureux et injuste; car ces soldats étaient admirables au jour du combat; une ardeur infatigable les animait, une patience héroïque les soutenait; jamais ils n'ont cessé de croire qu'ils sacrifiaient leurs vies à l'honneur de la France, et quand ils ont quitté leur drapeau, ils avaient encore à lui offrir d'immenses trésors de force et de bravoure. Faut-il que la France renonce à les leur demander? Faut-il que dans ses adversités elle cesse de s'enorgueillir de ces hommes que l'Europe n'a pas cessé d'admirer? Non, Messieurs, je ne puis le croire, notre salut ne réside point dans l'oubli de tant de services, dans la méfiance de tant de courage, dans l'abandon

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