DECAZES PAIR DE FRANCE
j'entrevoyais. Il y en avait un dont je ma gardais bien de lui parler, c'était la colère de Laine en apprenant notre projet et l'influence qu'elle aurait sur le président du conseil. M lis Dacazes, miitre consommé en intrigues de cette espèce, me fournit un expédient auquel je me prêtai, parce qu'en mon àme et conscience je croyais l'honneur et l'existence du ministère intéressé à réussir :
<( Eh bien, me dit-il, parlez-en au Roi avec la mesure que vous saurez si bien y mettre et obtenez de lui quelques paroles qui vous autorisent à dire à M. de Richelieu qu'il le souhaite et qu'il vous l'a exprimé de manière que lui, M. de Richelieu, ne puisse plus l'ignorer »
(( Le lendemain, en effet, je me présentais a Louis XVIII sous le prétexte de lui demander quelques signatures ; il ne me fut pas difficile d'amener le nom de son favori. Je parlai avec indignation des outrages auxquels il était en butte, en ajoutant que la politique et la justice nous commandaient également de le soutenir et de le venger. Le visage de mon auguste interlocuteur s'épanouissait en m'enlendant.
(( Comment est-il vu à la chambre des pairs? » me demanda-t-il.
« — Sire, il jouit dans la majorité d'une grande popularité et c'est avec une vive satisfaction qu'elle le compterait parmi ses membres. »
« Le Roi baissa les yeux avec l'expression d'un contentement qu'il voulait h la fois laisser pénétrer et contenir, et passant aux affaires générales, il me parla du côté droit dans les deux chambres et en particulier des chefs qui sont aujourd'hui ses ministres, avec une amertume et un ressentiment qu'il est curieux de se rappeler au moment où j'écris (1822).
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<( Decazes m'assura que pendant la durée de cette petite intrigue, le Roi ne lui dit pas un mot qui s'y rapportât. Quoique cela fût assez dans le caractère du Prince, je me permis d'en douter. Toutefois je rapportai au duc ma conversation en lui cactiant seulement que j'eusse provoqué le Roi de dessein prémédité *. Son éloignement pour élever Decazes à la Pairie n'était pas de nature à résister au vif désir du Roi, désir qu'il ne pouvait plus être cen.sé ignorer. 11 craignit que Decazes, pour lequel il avait un certain penchant, instruit de tout par le Roi luimême, na l'accusât d'un mauvais procédé à son égard. Il me promit donc de faire à Louis XVIII une légère ouverture.
1. Après cette conversation avec le duc de Richelieu, M. Mole insistait de nouveau, par la lettre suivante, dont la minute est conservée au château de Champlàlreux.
17 janvier 18H.
Permettez. .Monsieur le duc, que je revienne sur l'un des objets de notre conversdtion de ce matin. Le Roi ne vous paraît-il pas se devoir à lui-même de donner en ce moment à .M. Decazes un témoignage éclatant de satisfaction et d'estime? Les choses en sont venues au point que nous justifions les injures qu'on lui adresse et que nous paraissons rougir de le voir parmi nous si nous ne le grandissons pas. Son élévation subite à la pairie imposera plus à ses ennemis, sera une plus noble réponse à leurs outrages que tout ce que nous pourrions dire ou faire d'ailleurs. KUe lui donne ce qu'ils lui reprochent si grossièrement de ne point avoir de racines et une existence indépendante. Si vous attendez encore quelque temps, vous ne ferez plus qu'un acte de justice; si vous le faites soudainement, si demain ou après-demain l'ordonnance du Roi paraît dans le Moniteur, vous faites un véritable acte de gouvernement, je dirai même de haute politique.
J'ai vu avant-hier le Roi si occupé, si affligé de l'cvcès de l'injustice et de l'ingratitude à laquelle .M. Derazes est en butte que vous lui ferez, j'en suis certain, un sensible plaisir en lui demandant de le nommer pair. Tous les ministres en auront aussi un très vif, je vous l'avoue, en vous voyant soutenir ainsi celui d'entre eux qui paraît plus particulièrement dévoué aux fureurs et à la haine de nos ennemis.
Vous m'avez permis depuis longtemps de vous parler avec cette fran-hise. Je crois la circonstance des plus importantes et le succès dépend de l'a propos. Cela aura encore l'avantage de couvrir et réparer un peu la faiblesse de la marche suivie à l'égard de Fitz-James.
« Le Koi, me dit-il, est plein de tact et de finesse, s'il en a aussi envie que vous le prétendez, il la saisira, sinon je vous déclare que je n'insisterai pas. » Je n'en demandai pas davantage.
(( Au premier mot du duc, Louis XVIII ne fît que demander à signer l'ordonnance qui parut le 1" février, c'est-à-dire au milieu du feu des injures dirigées de la tribune des chambres contre celui qu'elle concernait, et cinq ou six jours avant l'adoption de la loi de recrutement. En résumé, Decazes aurait assurément obtenu la pairie sans moi, mais il est assez bizarre que ce soit moi qui la lui aie fait obtenir.
« On a vu que je n'avais pris aucune part à la discussion de la loi de la presse, parce que je n'approuvais pas ses plus importantes dispositions. Le maréchal m'avait aigrement reproché d'avoir gardé le même silence sur la loi de recrutement aux députés, mais je pensais, que comme en Angleterre, et sauf de rares exceptions, chaque ministre ne devrait parler que dans la chambre dont il est membre et je m'étais réservé pour celle des pairs. La loi de recrutement y rencontra une opposition si redoutable qu'elle n'y fut adoptée que par un véritable escamotage, comme on le verra plus tard. En effet, tous les généraux de la Garde, maréchaux et autres, toute la Cour et la haute noblesse, c'est-à-dire les aristocraties de toute espèce réunies dans cette chambre durent s'y liguer contre des dispositions qui menaçaient également leurs prétentions et leurs intérêts. Déjà nous avions perdu la majorité dans la nomination des commissaires ; ils étaient : Dessole, la Tour-Maubourg, les ducs de Tarente et de Bellune, Dubouchage. Les deux premiers, seuls, étaient pour l'adoption pure et simple, les deux derniers appartenaient au parti de la Cour et Mac Donald penchait pour
eux à cause de l'envie qu'ils portaient au ministre de la Guerre. D'ailleurs, ce maréchal, l'un des esprits les plus bornés que j'aie rencontré detoute ma vie, voyait dans le titre des vétérans une violation des congés absolus qu'il avait délivrés aux soldats de l'armée de la Loire et il croyait son honneur intéressé à la combattre et à le faire rejeter : il fut choisi pour rapporteur. Après un discours long et diffus dont on crut Sémonvillo l'auteur et où se trouvait cet éloge banal de l'armée, ritournelle obligée de tous les généraux, il proposa deux amendements : le premier, à l'article 24 du titre des vétérans, tendait à ce que ceux qui s'étaient mariés ou avaient reçu des congés absolus ne pussent être rappelés sous les drapeaux; le second, relatif à l'avancement, tendait à borner au grade de capitaine et au dessous l'avancement par ancienneté et à laisser la distribution de tous les grades supérieurs à la volonté du Roi et de son ministre, c'est-à-dire à la faveur.
« A peine Mac Donald était-il descendu de la tribune que dix-huit pairs se firent inscrire pour défendre la loi et neuf pour la combattre. Tous les moyens furent employés par Decazes pendant les trois jours qui s'écoulèrent entre le rapport et l'ouverture de la discussion. Le Roi parla en particulier au premier gentilhomme et au capitaine des Gardes de service à son déjeuner, où sont admis tous ces grands officiers et plusieurs autres courtisans; il s'exprima sur la loi comme y attachant l'honneur de sa couronne et le salut de la monarchie; enfin, soit insinuation, soit promesse ou menace, rien ne fut épargné et tout aurait été vain, si Decazes n'avait imaginé de faire enlever par le Roi et garder à vue par Sa Majesté elle-même trois des membres de la chambre le jour où on vota. Plu-
sieurs orateurs obscurs furont d'abord entendus. DessoUc prononça un discours bien fait en faveur de la loi. Le marquis de Boisgelin la combattit avec des arguments convenus dans le salon de M. Talleyrand. Dans un discours plus médiocre encore que son auteur, il eut l'art de faire réunir tous les moyens d'opposition sans en faire valoir aucun et soutint en même temps le vote annuel et l'extension de la prérogative royale. Toute la chambre reconnut la politique et l'inspiration de M. de Talleyrand qui ho rêvait alors qu'un ministère d'amalgame. Après lui, Laurislon nous présenta un adversaire plus redoutable, non pas assurément par son éloquence, mais par sa position. Il était un des généraux de la Garde et il annonçait que l'esprit et la composition de ce corps, d'oii dépendait le salut du Trône, seraient à jamais perdus si on adoptait la loi. C'est après lui que je pris la parole*.
(( Les difficultés et les écueils que doit éviter ou surmonter l'orateur sont de deux espèces : ceux qui sont inhérents à la cause même qu'il défend et ceux qui tiennent à sa situation actuelle. Ici, j'avais à défendre une loi que je n'aurais peut-être pas présentée telle qu'elle était, mais de laquelle il ne me paraissait plus possible de retrancher une virgule. La défense, comme l'attaque, épuisée dans l'autre chambre, devenait d'aulant plus embarrassante dans C3lle oîi j'allais parler. Les doctrinaires avaient les yeux sur moi et je ne pouvais échapper à leur ressentiment si je combattais le vote annuel, qu'en élant non seulement flatteur pour eux mais parfaitement irréprochable sur les principes généraux. Enfin, Gouvion m'attendait; il n'était pas aisé de le satisfaire et Decazes