‹ Le comte Molé, 1781-1855 (volume 3)Chapitre 98 sur 204 · Voir appendice, p · texte numérisé non relu

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♦ t Pasquier épiaient toutes mes paroles pour en -urprendre quelques-unes de malsonnantes aux oreilles des doctrinaires ou au parti où j'avais plus de popularité qu'eux. Dès l'exorde je me hâtai de signaler le but d'une loi de recrutement dans une monarchie constitutionnelle : « Il s'agit, m'écriai-je, d'être fort sans cesser d'être libre... Une loi de recrutement touche à toute l'organisation sociale. Elle a pour objet l'existence des peuples comme les autres lois ont pour but la justice et la liberté. » Je cherchais d'après cette définition quelle condition et quelle garantie une telle loi devait réunir et je procédais ensuite à l'examen progressif et détaillé du projet. Toutefois je ne pus me défendre une légère allusion à cel esprit militaire, à cette sorte de fierté nationale avec laquelle on se croit dispensé de tous principes et de toutes vertus.

« Le premier besoin, disais-je, des sociétés civilisées, <'st l'honneur; plus leur civilisation est avancée, plus ce besoin devient universel et impérieux. Quelquefois il remplace toutes les vertus; les hommes les plus corrompus l'éprouvent encore et les moins estimables d'ailleurs sont capables de tout sacrifier à la défense de la patrie, c'est-à-dire à l'honneur national outragé. » J'abordais franchement /^ vote annuel et avec d'autant plus d'aisance que je parlais de conviction et que je soutenais véritablement mon opinion. « Ici, Messieurs, je me trouve naturellement amené à parler d'une proposition qui, malgré le petit nombre de suffrages qu'elle a réunis dans notre chambre, a cependant été présentée d'une manière trop spécieuse et soutenue avec trop de talent pour qu'il soit inutile de vous la rappeler. » C'est là que se borna ma courtoisie envers les doctrinaires. Ce qui m'importait le plus c'était de ne pas quitter la tribune sans avoir fait une profession

de foi éclatante; je m'y étais préparé, mais je voulais pouvoir l'avouer dans tous les temps comme dans toutes les positions et rester fidèle à ma constante maxime de tenir le même langage dans le conseil du Prince que sur les bancs de l'opposition. Le titre de l'avancement m'offrait une occasion favorable. La réputation dont m'ont affublé mes ennemis de partisan du pouvoir absolu et de l'aristocratie me rendait avide de soutenir les droits d'une juste égalité. Après avoir répondu sur les vétfirans et les congés de l'armée de la Loire à Mac Donald avec des ménagements et des égards excessifs, dont il ne me sut aucun gré, j'arrivai enfin au titre VI. Je commençai par reproduire les objections de mes adversaires dans toutes leurs formes.

« Cherchons, m'écriai-je ensuite, cherchons à nous entendre sur les termes et à bien convenir de leur sens. Nous ne reconnaissons de base solide à l'autorité que la raison et la justice. Nous repoussons à jamais ce langage et ces formules trompeuses qui tendent à opposer toujours les chambres au gouvernement et les peuples au Roi. Nous ne connaissons qu'un seul intérêt, celui de la société, celui de tous; ce n'est point à cause du Roi, mais pour les peuples, que la royauté existe; ce n'est point pour les Rois, mais pour les peuples qu'il faut que l'autorité royale et ce qu'on appelle si improprement la prérogative soit forte. C'est pour l'indépendance nationale que le commandement des armées est attribué au Roi. Les gouvernements constitutionnels n'ont d'ailleurs été inventés que pour subtituer partout le droit à l'arbitraire, la loi aux hommes, la justice à la volonté. »

(( L'effet de ce morceau se peignit vivement sur tous les visîges. Tous ces vieux courtisans, ces vétérans de

l'émigration qui m'écoutaient, se demandaient intérieurement si je ne serais pas rappelé à V ordre : l'opposition me soutenait du geste et de ses regards; le duc de Richelieu approuvait de tels principes, mais se demandait si c'était bien au ministre du Roi à les professer. Gouvion trouvait que je surpassais toute attente; Pasquier enrageait et se promettait avec Decazes de crier au scandale jusque dans le cabinet du Roi. Il me revint de toutes parts que Decazes et Pasquier en parlèrent avec cette réserve et cette mesure qui étaient pour eux la seule manière de témoigner qu'ils ne l'approuvaient pas. Pour me concilier leurs suffrages, il eût fallu leur soumettre mon discours avant de le prononcer. Decazes ne tolérait pas dans ses collègues, le duc de Richelieu excepté, un autre degré d'indépendance, mais ce qu'il pardonnait moins encore c'est qu'on osât le surpasser en popularité.

« La loi fut ensuite combattue par Clermont-Tonnerre, autre officier de la Garde, qui endormit son auditoire dans un long et assommant discours débité de mémoire, d'une voix sépulcrale et monotone. Fitz James et Lally nous réveillèrent, le premier par sa violence et son amertume, le second, par toute sa musique a grand orchestre qu'il faisait jouer en face de la loi. Pasquier la soutint à son tour avec sa facilité et ses lieux communs accoutumés et, après lui, le duc de Richelieu demanda la parole. Il parlait si rarement que la curiosité de la chambre fut vivement excitée lorsqu'il se leva. Decazes et moi avions réuni nos efforts pour le déterminer à monter dans cette circonstance a la tribune. Nous nous sentions sur le point de perdre la majorité et il y avait peut-être cinq ou six pairs qui voteraient de confiance et malgré leur répugnance, sur la parole du duc de Richelieu. On avait

répandu le bruit qu'il était au fond de son àme opposé à la loi et peut-être avait-il à se reprocher sur ce sujet quelques paroles imprudentes. Il importait donc qu'il s'expliquât hautement. Son discours, tout entier de lui, ne renfermait assurément rien de neuf ni pour la forme, ni pour le fond, mais il produisit l'effet que nous en attendions; aussitôt après nous obtînmes la clôture de la discussion générale et on commença celle des articles.

« Un amendement proposé par Lauriston au titre premier des engagements volontaires excita d'abord un orage. Lauriston, sous le prétexte de développer son amendement, voulut rouvrir la discussion générale et traiter de nouveau toutes les grandes questions. Nous mimes de l'obstination h empêcher qu'il ne fût entendu et nous eûmes tort, car il est toujours maladroit de donner à son adversaire prétexte de se dire opprimé surtout quand on est sur d'avoir la majorité contre lui. La droite, irritée, demanda le scrutin avec des cris de rage et tout en perdant sa cause se donna la petite satisfaction de nous ennuyer d'un appel nominal. La question préalable fit également justice d'un second amendement présenté par Clermont-Tonnerre et tendant à ce que la garde royale se recrutât de soldats choisis dans les différents corps de l'armée.

(( Dans la séance suivante, le côté droit s'amusa encore à nous faire aller deux fois au scrutin ; la première sur un amendement qui avait beaucoup de faveur dans la chambre, quoique à mon avis il dût bien moins y être proposé que dans celle dés députés. Il consistait à autoriser les aines à se faire remplacer. Il fut cependant rejeté par 171 voix contre 97. Le second appel nominal eut lieu sur le titre des vétérans; d'abord tous les généraux se succédèrent à la tribune

<'l y soutinrent avec feu leurs amendements, qui furent tous rejetés par assis et levés. Mais quand on en vint à l'amendement de la commission tendant à ce que les soldats mariés ou porteurs de congés absolus ne pussent être rappelés, le combat se renouvela avec bien plus d'opiniâtreté. Mac Donald fit de nouveaux efforts, prétendant toujours que la loi violait la parole qu'il avait donnée au nom du Roi. Les ultras lui avaient très habilement fixé cette idée dans l'esprit et ce maréchal ne sentait pas que son amendement déclarait à jamais indignes de servir la patrie tous ces vieux compagnons de sa gloire encore si propres à la défendre.

a C'est ce jour-là que Decazes employa un expédient qui eut plus de part au succès que tous nos arguments et tous nos frais d'éloquence. Il écrivit au Roi que s'il ne sortait pas malgré le mauvais temps et n'emmenait pas avec lui à la promenade les ducs d'Havre, d'Avaray et de la Châtre, tous trois de service auprès de sa personne, l'avis de la commission serait infailliblement adopté. Louis XVIII redoute par-dessus tout l'humidité dont la plus légère atteinte lui cause presque toujours une attaque de goutte. Il pleuvait par torrents et cependant il n'hésita pas, ne voulant jamais prendre sur lui la responsabilité d'un refus à ses ministres, quels qu'ils soient. Les opposants, ne soupçonnant pas que le Roi ait été se promener d'un temps pareil, ne s'expliquaient pas l'absence des trois ducs. Toutefois, avant de voter, ils envoyèrent au château et leur surprise se changea en fureur, lorsqu'ils apprirent la promenade qu'ils attribuèrent à leur véritable auteur. Leur dépit n'eut plus de bornes lorsque le résultat du scrutin eut prouvé que nous devions aux trois ducs confisqués la victoire, c'est-à-

(lire que nous avions réuni quatre-vingt-lmit voix contre quatre-vingt-cinq.

« C'est un grand malheur pour un ministère de faire passer une loi fondamentale à l'aide d'une majorité aussi faible et formée par de semblables moyens. Mais si cette majorité et surtout ces moyens, au lieu d'être tournés contre la Cour, étaient employés contre un parti qui eût de profondes racines dans l'opinion publique, ils provoqueraient une révolution terrible et entraîneraient d'abord la chute de ceux qui oseraient s'en servir.

« Nous n'étions pourtant pas au terme de cette pénible lutte et les plus grandes difficultés nous attendaient au titre de Vavancenient. Après des débats et des orages, qui après tout se ressemblent et qu'il serait fastidieux de rapporter ici, nos adversaires retirèrent tous leurs amendements, excepté un seul, afin de réunir sur lui toutes leurs forces et tous leurs efforts. Cet amendement tendait à supprimer ce titre entier et à lui substituer un seul article portant que le mode d'avancement dans l'armée serait réglé par les ordonnances du Roi. Oa sent combien cela était absurde. Les lois doivent stipuler tout ce qui leur est propre et tout ce qui n'est pas de leur domaine appartient aux ordonnances sans qu'il soit besoin qu'elles le disent. Aussi l'évidence l'emporta-t-elle sur l'esprit de parti et lorsqu'on alla au scrutin, nous nous trouvâmes avoir obtenu quatre-vingt-douze voix sur cent soixante-dix.

« Un autre amendement fut encore écarté par le même nombre de quatre-vingt-douze suffrages et l'on passa à celui de la commission qui tendait à limiter au grade de capitaine l'avancement par ancienneté. Mac Donald le soutint dans un long et ennuyeux discours où il entreprit de répondre en détail à Dessole,

à Gouvion et à moi ; il avait eu la sottise de faire de tout ceci une affaire personnelle et où son honneur (Hait intéressé ; il nous répondit donc, surtout à moi, avec une amertume et une rigueur extrêmes. Gouvion le réfuta une seconde fois et avec une supériorité qui fut avouée de tous les partis. Guizot faisait encore les frais de son éloquence, mais jamais on ne s'appropria mieux un discours par son débit que ne le faisait le maréchal. Finalement, nous l'emportâmes, mais de quatre voix, et grâce encore à la promenade du Roi. La rage des ultras était grande et ils nous accusèrent de nous préparer un nouveau 20 mars en composant une armée toute bonapartiste; ils nous contraignirent par leur obstination à quatre scrutins et quatre appels nominaux dans cette dernière séance qui dura sept heures. Ce qui me touchait plus que la colère c'était de voir d'honnêtes gens et de sages esprits partager les alarmes que nos ennemis affectaient et considéraient cette loi comme la boite de Pandore. Quant à Monsieur, il nous regardait comme en conspiration ouverte contre le Trône.

« Cependant la session s'avançait; déjà Morgan de Belloy, député d'Amiens, avait proposé au nom d'une commission spéciale l'adoption delà loi sur les douanes; Pasquier avait présenté une loi restrictive et atténuante de la contrainte par corps; la commission du budget touchait au terme de son travail et celle du Concordat, après de nombreuses séances auxquelles Laine assistait souvent, venait de nommer le député Rivière pour son rapporteur.

« Aux occupations que nous donnaient les chambres chacun de nous joignait le détail de son département; mais dans un gouvernement représentatif tout se réduit pour ceux qui dirigent à gagner la majorité

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