Correspondance de J. Joubert
nables, doivent, pour être durables et justes, refléter en quelque sorte la nature de l'homme. Pour arriver h constituer un gouvernement sur cette base, il faut commencer par étudier et connaître cette nature, et ensuite lui appliquer une forme de gouvernement qui s'adapte à elle. C'est la connaissance de l'homme qui doit conduire à celle des institutions qui lui conviennent.
L'auteur s'étonne que celte méthode n'ait pas été suivie dans les ouvrages du même genre. « Jusqu'ici », dit-il, « ceux qui ont écrit sur les diverses formes de gouvernement l'ont fait plutôt en mécaniciens qu'en philosophes... Plusieurs, emportés par leur génie, voulaient que l'édifice se soutint en l'air et comme par enchantement. »
Les Essais sont donc divisés en deux parties distinctes, la première toute philosophique intitulée « de l'Homme » ; la seconde, conséquence de la première, traitant des institutions qui conviennent le mieux à notre nature, intitulée « de la Société ».
Dans la première partie, M. Mole étudie l'homme, être qui se connaît, connaîtlesautres êtres et les domine. L'homme réunit en lui deux natures, l'une matérielle, l'autre intellectuelle, et deux facultés, l'une de connaître, bornée par l'imperfection de nos organes, la seconde de vouloir, limitée par nos penchants et par nos désirs. Capable de modération comme de violence, il comprend que la inodéraLion seule peut le conserver, et son instinct et le besoin de conserverson espèce l'attirent fatalement vers le Beau et vers le Bon, dont la manifestation principale est l'ordre. « L'ordre est la volonté de l'expression divine, et c'est par lui que se conservent les mondes. »
Les facultés dont se compose notre esprit, les causes
de son égarement, la force de notre volonté, l'ascendant de nos passions, l'amour du Boau et du Bon, tels sont les objets de cette première partie.
On y retrouve parfois l'influence des idées philosophiques du xviii^ siècle, lorsque l'auteur admet, par exemple, que les idées nous viennent des sens. Il se rapproche par là de l'école de Condillac. Dans le chapitre intitulé <( Rapport des deux natures de l'homme », il écrit :
« Son âme et son corps sont tellement unis qu'ils sont obliges, pour ainsi dire, d'assister réciproquement à leurs jouissances et d'en modifier la nature, pour qu'ils y participent également. Dans les plaisirs du corps, on retrouve ceux de l'àme, dans les plaisirs de l'àme on retrouve ceux du corps. » — <( Le corps exige dans les objets de ses panchants, quelque chose de ce' Beau et de ce Bon, sujet de l'éternel amour de l'àme. Il veut qu'elle lui vante le bonheur dont il jouit, et qu'elle y applaudisse en le partageant. L'àme, et c'est sa misère, ne peut saisir ce qu'elle aime que sous des formes et par des moyens qui lui sont fournis par le corps. » — «L'àme découvre pour le corps une foule de plaisirs qu'il ignorerait toujours, elle lui conserve la mémoire de ceux qu'il a goûtés, et dans les temps de disette, elle le nourrit de l'image des objets qu'elle a chéris... »
Nous trouvons encore dans celte première partie le sentiment de la puissance de l'homme. Ce que nous appelons notre goût pour le changement n'est qu'une recherche consciente ou inconsciente du progrès. «C'est le progrès que nous aimons, c'est la limite qui nous dégoûte, on ne se blase que quand on n'avance plus*.»