LE !•' JANVIER
La guillotine aurait encore ensanglanté nos places publiques; avez-vous cru faire de moi un autre Louis X\l? Savez- vous qu'elle a été la faute de Louis XVI, celle qui Fa perdu? Elle a été d'avoir accepté la constitution de 1791. Le jour où la nation voudra une constitution avec laquelle je ne croirai pas pouvoir gouverner, je lui rendrai la couronne. J'aime mieux faire partie du peuple souverain que de rester sur un trône avili et sans puissance. Vous séparez dans votre rapport le trône de la nation, c'est le même langage qu'en 1789. Apprenez que le trône sans la nation n'est rien que quatre morceaux de bois couverts d'un morceau de velours. La nation est dans le trône, le trône est dans la nation, ou sans cela il n'y a pas de monarchie. Vous vous dites les représentants du peuple, vous ne l'êtes pas, le peuple, les assemblées primaires ne vous ont point choisis, il n'y a de représentants en France que moi. Cinq millions de votants m'ont porté successivement au Consulat, au Consulat à vie, à l'Empire. S'il y a une autorité ou un individu en France qui puisse en dire autant, qu'il se présente, il pourra rivaliser avec moi. Je ne tiens pas la couronne de mes pères, mais de la volonté de la nation qui me l'a donnée. Vous osez dans votre rapport me reprocher mon adversité, vous en parlez presque avec ironie. L'adversité ne m'a jamais abattu, je l'ai portée noblement et jamais je ne prouverai plus mon dévouement au peuple français, que je ne l'ai fait en consentant à vivre après la bataille de Leipzig. J'ai cru qu'en vous réunissant autour de moi j'offrirais encore à mes ennemis le spectacle imposant d'une grande nation unie pour se défendre. J'ai cru que vous comprendriez la situation de mon âme, et que vous me consoleriez. Je me suis trompé, vous n'avez cherché qu'à aggraver
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ma position. Je fais de grands sacrifices au repos de mes sujets, je leur immole mon ambition personnelle, et les souvenirs de ma gloire, mais rien ne me coûte quand il s'agit de leur bonheur. La France vous devra la perte de plus d'une province, l'ennemi, se fiant sur ilos divisions intérieures, se rendra plus difficile sur les conditions de la paix, et si ce peuple si mobile est jamais tenté de me le reprocher, je vous citerai à son tribunal, car vous aurez plus influé sur les négociations qu'une bataille perdue dans les plaines de Champagne. Vous parlez de constitution, d'abus à réformer, quand l'ennemi est sur notre territoire, et que nos frères vous appellent à leur défense. C'est quand je revenais heureux et triomphant qu'il eût été noble et peut-être juste de me tenir ce langage. La postérité vous jugera, je garde le rapport de votre commission, et si dans vos départements vous cherchez à égarer l'opinion sur votre conduite, je vous traduirai au tribunal de la nation en publiant dans le Moniteur votre rapport avec des notes. Je n'ai pas refusé d'entendre vos plaintes, je vous ai fait dire de les comprendre toutes dans un cahier de doléances délibérées en comité secret. J'avais vérifié les faits et chargé des conseillers d'Etat d'en chercher avec vous le remède. Mais cela ne pouvait vous satisfaire. Ce n'était pas le bien public que vous <!herchiez, mais le bruit et la popularité. Quelquesuns comme M. Laine cachaient peut-être des vues plus profondes et plus coupables. On vous prouvera qu'il avait des correspondances avec l'Angleterre et qu'il était chauffé par M. Desèze à Paris. Au reste avant trois mois j'aurai fait la paix, les ennemis seront chassés hors de notre territoire, ou je serai mort. »
La violence de ces paroles montre à quel point Napo-
200 l'impératrice a blois.
léon qui avait si longtemps su se dominer, ne pouvait plus désormais rester maitre de lui. Comme irrité ou affolé par les obstacles qui barrent sa route, il fonce sur eux sans penser un instant qu'il va s'y briser. Le portrait fait de lui par M. Mole est bien exact. L'Empereur ne connaît rien d'impossible, il croit pouvoir renverser toutes les barrières, et perd toute notion des limites de la puissance humaine. Ce n'est que sur les champs de bataille qu'il reprendra possession de luimême, et retrouvera, dans sa campagne de France, les plus belles inspirations de son génie.
La nuit où Napoléon partit de Paris pour aller prendre le commandement de son armée, M. Mole eut avec lui aux Tuileries un long entretien. Il resta jusqu'à deux heures du matin en tète à tète avec l'Empereur, et ne le quitta qu'au moment où il monta en voiture.
La relation de cette conversation, si jamais M. Mole l'a conliée au papier, nous manque malheureusement. On en a beaucoup parlé, mais les divers récits qu'on en a faits ne peuvent être que controuvés. Comme il est dit en effet dans la notice à laquelle nous nous sommes déjà reportés*, jamais que nous sachions cet homme d'Etat n'en a rien communiqué.
L'effort suprême devait être inutile, et malgré les ressources d'une stratégie qui restera un modèle. Napoléon ne put arrêter la marche des alliés sur Paris.
Le gouvernement dut quitter la capitale. L'impératrice Marie-Louise, avec le Conseil de régence et les hauts dignitaires de l'Empire, partit pour Blois. M. Mole l'y suivit. Alors que les défections se jnultipliaient