‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 104 sur 203 · LE COMTE MOLE CHEZ GAMBACERES · texte numérisé non relu

LE COMTE MOLE CHEZ GAMBACERES

« — Mon cher, je suis très fâché de vous voir dans ces sentiments, je vous regarde comme destiné à jouer ici le premier rôle. Du moment où vous avez été ministre de l'Empereur, vous avez dû songer que vous brûliez vos vaisseaux. L'Empereur vous aime, il estime vos talents, surtout votre judiciaire, il a confiance en vous, vous ne pouvez songer à vous retirer.

« — Monseigneur, c'est un parti pris, je suis sans ambition, ma santé est détruite, de grâce secondez mon projet, jamais vous ne me rendrez un plus grand service.

« — Ecoutez, mon cher, vous connaissez ma franchise, je vous promets de rendre à l'Empereur un compte fidèle de notre conversation, mais s'il me demande mon avis, je lui dirai qu'il doit vous retenir. Votre retraite produirait un mauvais effet, d'ailleurs vous pouvez être plus utile qu'aucun autre pOur la coniîance que l'Empereur vous accorde, et je dirai même l'ascendant que vous avez sur son esprit. Il y a des vérités que voils seul pouvez lui dire, et des choses que vous seul pouvez empêcher. »

Divers personnages vinrent successivement trouver Cambacérès,- et interrompirent l'entretien. Quand ils furent partis, le comte Mole reprit son discours et renouvela ses instances. Il ne put obtenir d'autre réponse, et se retira. A huit heures du soir il envoya à Cambacérès la lettre qu'il écrivait à l'Empereur pour le supplier de lui permettre de se retirer. II priait Cambacérès de la remettre à Napoléon, et insistait encore sur leur conversation du matin.

(( A onze heures et demie, poursuit le comte Mole, comme j'allais me mettre au lit, ma porte s'ouvre, un homme entre et me dit que l'Empereur me demande sur-le-champ. Je m'habille à la hàle, et vais aux Tuile-

ries. Je traverse à pied la cour toute pleine de bivouacs, le silence de la nuit n'était troublé que par les chansons ou les cris de « Vive l'Empereur » des soldats qui ne dormaient pas. Je trouvai dans un premier salon MM. de Vertillac, Daru, Montalivet en qui je remarquai beaucoup de tristesse. Il vint à moi, me demanda si l'Empereur m'avait fait appeler, et sur ma réponse affirmative, me dit d'entrer dans le deuxième salon. J'y trouvai tous les nouveaux ministres qui attendaient le moment de prêter leurs serments. L'archichancelier causait avec Régnier. Je m'approchai de lui. « Eh bien ! Monseigneur, avez- vous remis ma lettre ? — Oui, monsieur », me répondit-il d'un ton sec. Régnier s'éloigna, je pris sa place : « Et qu'a dit l'Empereur.!^ »

« — Le voici, dit l'archichancelier. L'Empereur m'a dit : « Je veux me hâter de nommer mes ministres. Commençons par le grand Juge, il ne peut y avoir de difficultés, c'est Mole. — Si fait, ai-je répondu, il y a au contraire beaucoup de difficultés, Mole ne veut pas et voici la lettre qu'il m'a prié de vous remettre. Il était déjà venu ce matin m'exposer ses raisons, il dit qu'il est malade, fatigué, qu'il veut rester tranquille. — Bah! reprit l'Empereur, il est trop jeune pour se reposer, il n'a jamais aimé ce ministère do la Justice, il faut que vous vous en chargiez, et je lui en donnerai un autre. » Ainsi, vous me valez d'être affublé de ce portefeuille, moi qui n'en puis plus, qui venais le dire, qui n'aspire qu'à me reposer et qui certes en avais plus besoin que vous. »

« Alors on m'appelle et j'entre. chez l'Empereur.

« Il me tendit la main avei. bonté, et m'embrassa. J'étais ému.

« — Sire, quel bonheur inespéré, comment je vous revois I

« — Vous ne m'attendiez plus, n'est-ce pas?

(( — Sire, il n'y a que Votre Majesté pour opérer de tels prodiges. Voilà certainement la page la plus brillante de son histoire.

« — Je n'ai eu qu'à me montrer pour réussir, ils ont fait tant de fautes, tellement indisposé la nation et l'armée, que toutes les troupes envoyées contre moi se sont rangées pour moi et que si je l'avais voulu je serais arrivé à Paris suivi de 30 000 paysans armés. Ne croyez pas au prétendu complot, s'il y en avait un, il n'était pas pour moi, je vous donne ma parole que je suis venu ici sans autre assurance de succès que ma confiance dans les dispositions de la nation et l'ascendant de mon nom. Du reste, je n'entretenais aucune intelligence. Quelle idée vous êtcs-vous formée du caractère du Roi?

« — Sire, dans tout ce qu'il a fait, il a donné lieu de le croire bon, juste et ne manquerait ni de finesse ni de courage.

(( — Oui, c'est Louis XVI avec moins de franchise et plus d'esprit, mais comment avait-il choisi de tels ministres? Comment a-t-il laissé commettre tant de fautes à cette poignée de grands seigneurs revenus avec lui? Rien ne m'a plus étonné, en revenant en France, que cette haine des prêtres et de la noblesse que je retrouve aussi universelle et aussi violente qu'au commencement de la révolution.

<( Si je n'étais pas revenu, la noblesse eût fini par être massacrée. Je viens la sauver encore une fois. Mais parlons de vous, vous n'avez donc pas voulu être grand Juge?

(( — Sire, un ministère est maintenant un fardeau au-dessus de mes forces. Les derniers événements m'ont tellement affecté, que ma santé est presque dé-

truite et que je suis incapable de tout travail soutenu.

(( — En effet, vous êtes changé, je vous trouve tous changés, il n'y a que moi de nous tous de bien portant,

« — Sire, c'est que vous nous êtes aussi supérieur au physique qu'au moral.

'( — Vous sentez-vous capable d'une grande et importante besogne que j'ai envie de vous confier?

« — Laquelle, Sire?

(( — J'ai envie de vous faire ministre des Affaires étrangères.

(( — Je représenterai h Votre Majesté que je ne me suis jamais destt-né à cette carrière, que je ne suis nullement connu des étrangers, ma nomination sera une énigme aux yeux de l'Europe. Les circonstances semblent exiger au contraire que Votre Majesté présente aux puissances un homme connu de tous les Cabinets.

<( — Eh bien, moi je crois que vous seriez un très bon choix, vous portez un beau nom, vous savez causer et faire causer, vous avez des connaissanees très variées, j'ai été souvent frappé de votre correspondance. Vous êtiBs, je vous assure, particulièrement propre à ce poste-là.

« — Sire, je vous jure que je ne le pense pas, et vous ne tarderiez pas à vous repentir de m'avoir choisi. L'Etat de vos relations avec l'Europe ne vous permet pas de prendre pour ministre un homme qui aurait à faire son apprentis?^age.

« — Je vous aiderai, nous ferons ce ministère ensemble. D'ailleurs, passons en revue ceux auxquels je pourrais penser aussi, et voyons ce qu'ils ont de plus que vous. Otto u'a pas d'esprit, Laforest est trop

corrompu, Caulaincourt manque de vue, de connaissances.

« — Sire, il a été ambassadeur, on le croit partisan sincère de la paix. Votre Majesté ne peut faire un choix plus politique dans ce moment.

« — Il a des inconvénients, il est grand écuyer et il ne faut pas ainsi cumuler les dignités et leg places. C'est une chose terrible que cette pénurie de sujets propres aux grandes places. J'ai remis Fouclié à la police, pensez-vous que ce soit un bon choix?

« — Sire, je pense qu'aucun autre ne convenait autant à la place et à la circonstance.

« — Croyez-vous à un parti d'Orléans?

« — Sire, il pourrait y en avoir un si le duc d'Orléans s'y prêtait, mais c'est ce qu'il ne fera pas.

(( — Le duc de Rovigo était trop déconsidéré, la justice va très bien à Cambacérés, surtout dans le premier moment. Davoust est un peu dur, mais je n'en avais point d'autre; pour l'intérieur je ne sais qui mettre, il parait qu'il est impossible de reprendre Montalivet.

« — Il est certain que l'opinion le repousse.

« — Régnier est trop corrompu, et surtout il en a trop la réputation. «•

« — Peut-être M. Daru.^

« — C'est un parleur, d'ailleurs il faut le réserver pour le matériel de la guerre qu'il entend si bien. Allons, commencez par prendre les Affaires étrangères, et nous chercherons en>5uite un ministre de l'Intérieur.

<( — Sire, si toutes les raisons que j'ai données à Votre Majesté ne lui paraissent pas suffisantes, qu'elle me permette de reproduire la meilleure de toutes, le mauvais état de ma santé, j'ai besgin de m'en occuper

presque exclusivement, je compte aller aux eaux dès que la saison en sera venue ; si le repos et le régime me rendent mes forces, je viendrai les offrir a Votre Majesté.

(( — Le ministère dont il s'agit est de tous le moins fatigant, il se fait en causeries, il ne faut que faire parler et savoir se taire, il ne vous empêchera pas d'aller aux eaux, vous n'aurez qu'à emmener trois commis avec vous, et vos courriers feront le reste. Croyez-vous à un parti de la République?

« — Oui, Sire, et je crois même ce parti très puissant, il s'est grossi depuis quelque temps de tous les mécontents qu'ont fait les Bourbons, de cette classe intermédiaire devenue si puissante, et que les maladresses et les dédains de la noblesse a de nouveau révoltée.

(( — Nou3 recommençons la Révolution. On ne peut se figurer tout le mal que ces malheureux princes ont fait sans s'en douter à la France. Ils ont remis en question tout ce qui était décidé, je retrouve tous les partis, toutes les haines renouvelées, ils ont rendu aux idées libérales, aux idées du commencement de la révolution, toute la force qu'elles avaient perdue. Aussi ai-je annoncé en débarquant que j'allais donner une constitution plus libérale que la charte des Bourbons, et sur laquelle avant tout la nation sera consultée. Vous connaissez mon décret qui convoque les assemblées du champ de Mai?

(( — Oui, Sire.

« — Trente mille personnes seront réunies (en riant) : c'est-il beau? et il en sera ce qu'il pourra. J'ai voulu aussi, avant que d'arriver, me débarrasser des chambres, des émigrés, pour qu'une fois ici je n'eusse plus qu'à oublier. Eh bien, Mole, êtes-vous décidé?

?10 AUDIENCE AUX TUILEBIES..

« — Sire plus j'y réfléchis, et plus je me trouve incapable de répondre en ce moment à vos vues sur moi.

« — Allons, je veux bien ne pas nommer ce soir le ministre des Affaires étrangères et je veux que a'ous ayez encore la nuit pour y penser, revenez demain matin.

(( — A quelle heure. Sire?

« — Quand vous voudrez, je ne sortirai pas. »

« L'Empereur m'ouvrit lui-même la porte, et je me retrouvai au milieu des ministres qui me regardaient comme leur collègue. L'archiehancelier me demanda si j'avais préféré les Affaires étrangères ou l'intérieur.

(( — Ni l'un, ni l'autre, Monseigneur »,

« Il resta confondu.

« Comme je m'en allais, Fouché me rappela : « Où allez-vous donc, ne savez-vous pas que nous allons tous prêter serment? — Je n'ai pas de serment à prêter ce soir, l'Empereur m'a dit de revenir demain et je vais^ me coucher. — L'Empereur vous a dit de revenir demain pour travailler apparemment avec lui, mais^ je vous dis que nous allons tous prêter serment,, demandez plutôt à Maret. — Je vous répète que cela ne peut me concerner, et je vais me coucher». Je vis tou* les ministres me regarder avec surprise, et je sortis.

« Le lendemain à midi, je retournai chez l'Empereur, j'eus de la peine à traverser la foule qui remplissait ses appartements ; je parvins, après une longue attente, à lui faire savoir que j'étais là. Il me fit aussitôt appeler. Il était dans son cabinet avec la princesse Hortense.

« Eh bien? avez-vous fait vos réflexions?

« — Oui, Sire, et elles m'ont confirmé dans l'opinion que je ne pouvais mieuK reconoeitre la haute

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