‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 105 sur 203 · LA DECLARATION DU CONSEIL D ETAT · texte numérisé non relu

LA DECLARATION DU CONSEIL D ETAT

marque de confiance que veut me donner Votre Majesté qu'en ne l'acceptant pas.

(( — Allons, reprit-il d'un air froid et contrarié, comme vous voudrez. »

Il fit deux pas en s'éloignant, puis revenant vers moi :

(( — Et l'Intérieur?

<( — Sire, l'Intérieur serait un fardeau encore plus pesant et par conséquent moins proportionné encore a mes forces.

« — Bah I vous êtes un paresseux ».

Il me donna un petit soufflet avec amitié. Puis d'une voix plus froide :

« — Voulez-vous retourner aux Ponts et Chaussées, je ne les ai pas encore donnés.

« — Volontiers, Sire, j'ai tant d'habitude de cette branche d'administration que je pourrais la diriger sans beaucoup de travail.

(( -^ Oh ! voyez si cela vous convient, je ne force personne.

(( — Sire, j'accepte les Ponts et Chaussées.

« — Eh bien! c'est fait », et il me congédia.

(( Quelques jours après, je voulus faire acte de présence au Conseil d'Etat. J'entrai selon ma coutume avant la séance à la section de l'Intérieur. J'y trouvai réunis en commission sous la présidence de Régnier Defermon, Andréossy, Boulay de la Meurthe, Jaubert, Quinette, Daru et Thibaudeau rapporteur. On discutait la fameuse déclaration du Conseil dont jusque là je n'avais pas entendu parler. Je montai dans la salle du Conseil. Maret vint au-devant de moi. « Je suis bien aise, me dit-il, de vous voir ici. Vous savez quel objet important nous réunit, nous avons besoin du concours de vos lumières.

« — N'est-ce que la rédaction, répondis-je, ou la

212 LA DÉCLARATION DU CONSEIL d'ÉTAT.

déclaration elle-même sur laquelle nous sommes appelés à discuter ?

u — La déclaration est indispensable, il est impossible d'avoir deux opinions sur ce sujet, mais les bons esprits tels que le vôtre doivent être consultés sur la rédaction et d'autant plus que nous allons tous signer individuellement. »

<( Chauvelin survint, il me prit à part : « Vous savez ce qui nous réunit ici, nous serons tous pendus si les autres reviennent. » Chauvelin suait de peur et se pleurait déjà. Je le quittai pour causer avec Petit. « Cette déclaration, me dit ce dernier, est un acte au moins inutile; c'est ainsi que comme membre d'un corps on est entraîné à des démarches contraires h son sentiment. Vous devriez prendre la parole pour la combattre. — Nous verrons », repris-je.

<( J'avais entendu lire à la section une partie de la déclaration et j'y avais remarqué des principes opposés à ceux que j'avais professés toute ma vie. J'étais décidé à ne pas la signer et à bien me garder de prendre aucune part à la discussion, de peur de donner prétexte à ce qu'on m'en attribuât la rédaction. Je feignis d'aller retrouver la commission et je descendis avec l'intention de ne pas remonter. Au bas de l'escalier je rencontrai Locré. « Où allez-vous? » me dit-il, «j'ai failli vous écrire pour vous prévenir de l'objet de la séance, nous avons besoin de vous pour cette rédaction ».

(( Je laissai dire Locré et remontai avec lui ; forcé de prendre place, je m'assis entre Maret et Pommereul; Thibaudeau lut la déclaration. Quand il fut à la moitié, je pris froidement mon chapeau, me levai, et je partis. Je sentis que tous les regards me suivaient et je compris tout l'effet qu'allait produire ma sortie.

« Le soir je reçus un billet de Locré qui m'invitait à

LA DÉCLARATION DU CONSEIL d'ÉTAT. 213

vehirsigner le lendemain à la section de l'Intérieur la déclaration qui devait être présentée à midi à l'Empereur. Je répondis que je ne pouvais me rendre à la section. Le lendemain dimanche à quatre heures, un commis de Locré vint m'apporter la déclaration à signer; je lui fis dire chez mon portier que je ne pouvais le recevoir et j'écrivis à l'Empereur la lettre suivante'.... Le soir Pasquier m'apprit que d'Hauterive, Chauvelin, De.... (?) avaient fait comme moi. Le lundi vers trois heures, je vis arriver chez moi Locré lui-même en grand costume. « Que faites-vous? me dit-il en entrant, vous vous perdez : apprenez ce qui se passe, gardez-moi le secret et faites vos réflexions. D...(?}m'adit de lui écrire officiellement que vous aviez refusé de signer et qu'il mettrait ma lettre sous les yeux de l'Empreur. — L'Empereur sait tout, répondis-je, je lui ai exposé par écrit mes raisons, je le connais trop bien, j'en suis trop bien connu pour en rien redouter. D'ailleurs, je compte me présenter à lui demain au lever. — Oh! reprit Locré, dès que vous vous êtes expliqué avec l'Empereur tout est dit, et je vais en instruire D... (?) » i

(( Le soir, Régnier m'écrivait qu'il avait eu à mon sujet avec l'Empereur une conversation dont il était pressant que je connusse les résultats. Je courus chez lui. « On veut vous perdre, me dit-il, on vous a dénoncé à l'Empereur comme ayant refusé de signer la déclaration, votre sortie subite du Conseil lorsqu'on la lisait lui a été présentée comme une désapprobation éclatante; cependant l'Empereur a reçu de vous une lettre qu'il ne m'a pas montrée, mais dont il m'a paru content. Les raisons que vous

Page 1