‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 117 sur 203 · UNE VISITE CHEZ FOUGHE · texte numérisé non relu

UNE VISITE CHEZ FOUGHE

VOUS sauront aucun gré de votre courage, ils ne verront en vous qu'un Pair de Bonaparte, et ne vous pardonneront pas d'en avoir exercé une seule fois les fonctions, même pour contribuer, au péril de votre vie, k leur retour. »

(( Une autre idée me vint, ce fut de renouveler la fameuse démarche faite par le Conseil municipal en 1814. Tout le comité m'y encouragea, et je rédigeai à la hàle un projet d'adresse, qu'il me chargea de communiquer à Vitrolles et surtout à Fouché.

<( Je connaissais trop ce dernier pour ne pas prévoir toutes les résistances qu'il apporterait à l'exécution démon dessein. Il voulait ne rien brusquer, ménager sa popularité dans tous les partis, sortir des nuages et se déclarer le plus tard possible, afin qu'aux yeux des révolutionnaires il parût céder à une nécessité inévitable, et que le Roi se crût redevable à lui seul de sa couronne et de son retour.

« Je trouvai dans l'antichambre de Fouché, Flahaut et Labédoyère qui demandaient à le voir, d'un air furieux. Un huissier tremblantleur assure que le ministre n'y était pas. a Traître, s'écrie Labédoyère d'une voix de tonnerre, il se cache, il me craint, mais je sai.i-ai le trouver. »

« — Que faites-vous ici? me dit Flahaut.

« — Ce que vous faites, je viens voir le duc d'Otrante.

(( — Est-ce que nous ne vous verrons pas à la Chambre des pairs?

« — Non. »

(( Tous deux me lancèrent des regards menaçants qui ne m'inspirèrent, je l'avoue, que de la pitié en pensant à leur avenir.

« Je retournai le soir chez Fouché, et je lui déroulai mon projet. L'adresse adoptée par le Conseil municipal I. 15

devait être apportée à la Chambre des repre'sentanls. « Voulez-vous donc tout perdre, et vous perdre? » me dit-il. « Si, contre notre attente, le Conseil municipal vote l'adresse, la Chambre des représentants ne vous en laissera pas même achever la lecture, peut-être périrez-vous à sa barre, et le mouvement que vous exciterez fera prendre aux partis qui dominent dans Paris et dans l'armée des engagements sur lesquels il deviendra ensuite impossible de les faire revenir. Laissez-moi faire, ne brusquez rien, et comptez sur moi pour vous avertir quand il sera temps d'agir. » Mon entretien avec Fouché se prolongea. En résultat, je vis que je n'en obtiendrais rien, qu'au besoin il me désavouerait, et que dans un cas extrême nous l'aurions pour adversaire plutôt que pour appui.

« Mais c'est à l'Elysée que se préparait en ce moment l'événement le plus important. Tous les détails relatifs a cette seconde abdication de Bonaparte m'ont été fournis par Cambacérès lui-même, qui a bien voulu me les donner, écrits de sa main.

(( Le mardi 24 juin on avait appris à Paris les désastres de Waterloo. Vers neuf heures du soir, Joseph convoqua les ministres pour leur donner lecture do la lettre que l'Empereur lui avait écrite. Elle ne parlait ni des causes qui avaient déterminé la perte de la bataille, ni des suites qu'elle pouvait avoir. Bonaparte y annonçait seulement qu'il parlait pour Paris. L'assemblée garda longtemps un morne silence; on ne le rompit enfin que pour dire des riens, et, comme si chacun eût craint de communiquer l'impression qu'il avait reçue, on se sépara sans rien résoudre, et l'on s'ajourna au lendemain huit heures du matin.

<( Cambacérès resta seul auprès des deux frères

Lucien et Joseph ; il ne leur déguisa pas l'imminence du danger.

(( Ceux-ci en parurent pénétrés, et Lucien ajouta que l'Empereur ne devait pas compter sur des dispositions bienveillantes, ni secourables, de la part de la Chambre des représentants.

« Bonaparte arriva dans la nuit, et devança ainsi l'heure indiquée pour la deuxième réunion. Joseph courut à sa rencontre, et bientôt après, les Princes et ministres furent introduits dans le premier salon où Bonaparte les attendait. Il affectait une tranquillité que tion visage démentait. Après quelques propos inter rompus et sans objet, on se rangea autour d'une table entièrement dégarnie.

(( Tout peut se réparer, dit-il alors, avec de l'argent, et des hommes. Si l'on m'en donne, je réponds de sauver la France... Que pensez-vous du Corps législasf? Il y a bien les Jacobins... »

<( Personne ne répondit. Fouché etDavoust commencèrent quelques observations insignifiantes, qui furent interrompues par l'arrivée du duc de Bassano.

<( Maret, lui dit Bonaparte, nous donnez-vous quelques nouvelles ?

<( — Non, Sire, je sais qu'il y a de l'inquiétude et de l'agitation ; il est bon que Votre Majesté en soit informée.

(( — Nous ne sommes donc pas une nation, reprit Bonaparte, si la perte d'une bataille nous jette dans le découragement? »

« Toutes les fois qu'on manifestait des craintes, ou :iesqu'on insistait sur la comparaison des forces ail tavec l'épuisement où se trouvait la France, il répétai- « Nous ne sommes pas une nation, ou sommes-nous une nation? »

« Le préfet de police Real succéda à Maret. Il dit qu'il ne fallait compter ni sur la Chambre ni sur la garde nationale. Son discours fit impression même sur l'Empereur. La discussion s'animait lorsqu'on annonça les ministres d'Etat Merlin et Defermon. Ils sortaient de la Chambre qu'ils dirent être en feu. « Attendonsnous, ajouta Defermon, à de grandes résolutions, à moins qu'on ne prenne sans délai l'initiative : notre collègue Regnault qui est resté dans la Chambre viendra tout à l'heure rendre à Votre Majesté un compte plus détaillé et plus positif de ce qu'il peut y avoir à espérer ou à craindre. »

(( En effet Regnault etBoulay arrivèrent; le premier fit entendre que si la Chambre consentait à voter les levées d'hommes et d'argent, elle voudrait en surveiller l'emploi; que rien n'annonçait en elle l'intention de changer la forme du Gouvernement, et de rappeler la dynastie royale ; mais que le besoin et que le désir de la paix pourraient l'égarer et l'entrainer à des résolutions dangereuses ; qu'il serait peut-être bon que l'Empereur s'y transportât de suite, et qu'on profitât de l'impression que ferait sa présence pour emporter, un décret dont il fallait préparer les bases. 11 fut aisé de voir que cette proposition déplaisait à Bonaparte ; aussi fut-elle généralement combattue.

(( Regnault se réduisit à insister sur ce que les ministres se rendissent à la Chambre, et donnassent les renseignements qui leur seraient demandés. On discutait cette nouvelle proposition, lorsque Flaugergues et un autre député se présentèrent. Bonaparte passa avec eux dans le jardin, et y resta longtemps; à son retour il était rêveur et embarrassé.

« La discussion se prolongea pendant plus de deux heures. Bonaparte se relirait souvent dans son cabinet

OU dans le jardin, tantôt seul, tantôt avec Joseph ou quelqu'un de ses ministres. Quand il était absent, il régnait plus de liberté ou de suite dans la délibération ; enfin l'assemblée reconnut unanimement que l'existence politique de l'Empereur nuirait au succès des négociation^ avec les puissances étrangères, ce qui servirait de prétexte à la Chambre pour se porter à des partis violents et favoriserait l'ambition de certains députés qui voulaient s'emparer du Gouvernement.

« Napoléon, s'étant remis en séance, s'exprima alors en ces termes :

« Si vous croyez qu'une nouvelle abdication puisse sauver la France, je ne serai point éloigné de prendre ce parti, je saurai encore une foisdescendre du Trône, mais il faut savoir ce que veut le peuple français, ce qui lui convient, ce qui conviendra aux puissances, et ne pas s'engager dans de fausses démarches, soit par crainte, soit pour tout autre motif. La Régence serat-elle féconde ? Croyez-vous que les Jacobins ne saisiront pas cette circonstance pour reprendre l'autorité, sous le nom de république ? Ignorez- vous qu'il y a en France un parti peu nombreux, mais qui peut s'accroître, parti qui ne veut ni de la république, ni de moi, ni de Louis XVIII? Ce parti-là, je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, a peut-être des appuis dans le gouvernement actuel. Que chacun de vous s'explique librement et nous verrons. »

(( Napoléon, en désignant ainsi, sans le nommer, le parti d'Orléans, avait laissé percer sa crainte la plus vive.

« Il recueillit les voix en commençant par son frère Jose[h, qui opina si brièvement et si bas qu'on ne put l'entendre ; on comprit seulement qu'il s'en remettait à la sagesse de l'Empereur.

« Lucien, dans un discours étudié et préparé d'avancev établit :

« 1* que l'Empereur devait abdiquer.

« 2" que son abdication ne pouvait être qu'en faveuF de son fils, et par conséquent conditionnelle.

« Il conclut en insinuant adroitement que sans se départir du sénatus-consulte qui confiait à l'Impératrice la Régence, il fallait pourvoir aux besoins du moment, par l'établissement du Gouvernement provisoire, qui prendrait fin aussitôt que Marie-Louise et son fils seraient de retour. L'ambition secrète de Lucien était d'être chef de ce gouvernement.

« Gambacérès opina pour l'abdication pure et simple.

(( G'est ainsi que Napoléon fut amené à abdiquer une seconde fois. Il ne s'y détermina que dans la crainte d'être déposé, et en conservant l'espérance d'être rappelé par le peuple et par l'armée.

(( Seul parmi ses entours, Lucien avait prévu, dèsl'origine, cette seconde abdication ; il ne s'était fait aucune illusion sur l'entreprise de son frère, et avait jugé avec une grande sagacité qu'il ne pourrait se soutenir. C'est même ce qui le détermina à s'en rapprocher, soit pour lui succéder, soit pour gouverner l'Etat pendant la minorité de son fils. Le» manières populaires qu'il affectait, l'empressement de ses amis à le faire nommer député, son désir de présider la Ghambre, ne laissaient pas de doute sur ses projets.

« Cependant Paris, l'armée et les Chambres présentaient un singulier spectable et bien propre à égarer le pronostic des plus habiles sur' notre avenir. En voyant l'armée frémir de rage et demander à grands cris de combattre, les fédérés et presque tout le peuple jurer de périr ou de brûler Paris plutôt que de rece-

LE DOUBLE JEU DE FOUCIlÉ. 231

voir un Bourbon, on pouvait croire difficile et même impossible de faire rentrer le Roi dans sa capitale.

(( Mais le duc d'Otrante était trop expérimenté pour ne pas apprécier ces apparences à leur juste valeur. S'il pouvait prolonger l'attente et l'hésitation des différents partis pendant quelques jours, son but était atteint; l'armée russe arrivait et, réunie aux Anglais et aux Prussiens, rendait toute défense impossible; alors il se tournait vers les adversaires de la légitimité :

<( Subissons puisqu'il le fa.ut, leur disait-il, ce joug inévitable, mais négocions et faisons nos conditions pour qu'il soit moins pesant; la première des conditions pourqu'ilsoit moins pesant, c'est que LouisXVIII ait pour ministre celui qui vota la mort de son frère, et que je sois dans son conseil pour représenter et défendre tous vos intérêts. »

« En même temps, il disait aux royalistes : « Vous êtes menacés de voir Paris réduit en cendres, vos familles massacrées, vos propriétés détruites; moi seul ai pu suspendre et puis détourner encore les coups prêts à vous frapper, mais aidez-moi car le pouvoir m'échappe; donnez, prodiguez des garanties qui rassur rent tous ceux qui vous craignent et qui vous repoussent; faites que je sois ministre du Roi. »

« Les hommes nouveaux démêlèrent bien vite l'artifice d'un tel langage, et s'indignèrent contre celui qui osait le leur tenir. Les royalistes, crédules, consentaient à tout et proclamaient le duc d'Otrante sauveur de la monarchie. Quant à ceux qui revenaient avec le Roi, ils rapportaient toutes leurs illusions.

« L'armée française, réunie et réorganisée sous les murs de Paris, pleurait Napoléon et sa gloire; les soldats se répandaient en imprécations et injures

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contre un monarque et des princes qui n'avaient su trouver d'appui que dans les baïonnettes étrangères ; sentant d'ailleurs tout ce que ce monarque et ces princes avaient à leur reprocher, ils se croyaient irréconciliables avec eux ; toutes les humiliations, qu'ils avaient reçues en 4814, n'étaient rien, pensèrent-ils, en comparaison de celles qui les menaçaient. La mort leur paraissait préférable au sort inévitable qui leur était réservé.

« Les fédérés, c'est-à-dire la dernière classe du peuple, mise en mouvement par quelques meneurs, fraternisaient avec l'armée, et augmentaient sa colère et sa confiance par l'idée que la nation partageait ses sentiments.

« La classe intermédiaire seule et tout entière paraissait calme et même impassible ; le bon sens et la circonspection y dominent comme chez tous les hommes habituellement livrés au calcul de l'intérêt. Les révolutions s'opèrent par ceux qui n'ont rlan h perdre ou par ceux qui n'ont plus rien à gagner. Les boutiques étaient ouvertes, les spectacles et les promenades étaient fréquentés, les bourgeois n'avaient d'autre crainte, que celle du pillage dont les menaçaient les vociférations des fédérés et des soldats.

« A mesure que les alliés avançaient, que la crise approchait, les fonds publics montaient ; le crédit renaissait à l'ombre d'un gouvernement qui n'existait pas encore. Personne n'avait de doute sur l'issue, on ne pouvait en conserver que sur la nature de la crise et sur sa durée. La masse des habitants, jugeant donc son intervention inutile, laissait marcher les événements et spéculait déjà sur l'avenir. L'agitation était concentrée entre ceux qui attendaient tout ou redoutaient tout du nouvel ordre de choses qu'on prévoyait.

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