‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 119 sur 203 · MANIFESTATION DEVANT L ELYSEE · texte numérisé non relu

MANIFESTATION DEVANT L ELYSEE

du monde en recevant de Fouché l'ordre de rentrer chez lui ! Toutefois l'histoire remarquera qu'aucun royaliste n'a attenté à ses jours, lorsque cela était si facile ; ce phénomène peut s'expliquer de diverses manières. D'abord rien ne repousse autant le poignard que l'admiration ou la crainte, et ce sont les deux sentiments qu'il avait le plus profondément inspirés : Ensuite on ne risque sa vie que pour les biens qui ne peuvent s'obtenir à un moindre prix, et il n'y avait pas un royaliste qui ne regardât le triomphe de sa cause comme inévitable et assuré.

« Loin de chercher à apercevoir Bonaparte, j'évitais toutes les occasions de porter sur lui mes regards.

« Un soir pourtant, dans cette même avenue de Marigny, je me trouvai entraîné par la foule, et j'assistai au plus triste spectacle. Il était sur la terrasse en uniforme, le comte de Montesquiou et le comte de Beauvau, derrière lui, en habit de chambellans. Des charbonniers, des forts de la Halle, lui parlaient familièrement, le suppliaient, lui conseillaient de reprendre la couronne ; il leur répondait du geste et de la voix, leur montrait son cœur, se baissait pour leur donner sa main, tandis que ses chambellans et ses écuyers jetaient de l'argent h cette multitude qu'ils enflammaient encore par leurs discours. Moi seul, peut-être, dans cet instant, avais la mesure de la violence qu'il se faisait pour caresser cette populace que je lui avais vu traiter avec tant d'autorité, de hauteur et pour laquelle il avait une naturelle aversion. Fouché, instruit de ce qui se passait, envoya de fortes patrouilles ; Bonaparte, dès qu'il les eut aperçues, se retira.

« En rentrant chez moi, j'appris que Thibaudeau y était venu faire une scène semblable à celle que

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