‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 125 sur 203 · PASQUIER ET GIRARDIN EN MISSION · texte numérisé non relu

PASQUIER ET GIRARDIN EN MISSION

« Girardin soutenait que Pasquier connaissant beaucoup Grouchy produirait bien plus d'effet sur lui en arrivant seul, Pasquier répondait qu'un général tel que Girardin pouvait seul réussir dans une mission de cette espèce, et que l'arrivée de lui, Pasquier, au quartier général de Grouchy, donnerait l'éveil à tous les esprits. Le fait est que ni l'un ni l'autre ne se souciait de la commission. Pour trancher le différend, on les lit partir ensemble, mais ils ne purent passer et nous les vîmes revenir, dès le soir, n'ayant fait que bien diner et jouer au billard à Ermenonville pendant toute la journée.

« Quant à moi, je poussai tout au bout l'aventure sans obtenir plus de succès. Je déclarai à Fouché qu'il n'y avait plus à reculer et que j'allais faire ma proposition au Conseil municipal ; les événements marchaient trop vite, le dénouement était trop évident et trop prochain, pour qu'il osât cette fois m'en détourner.

(( Faites, me dit-il, mais vous ne réussirez pas. »

« Avant de me rendre à l'Hôtel de Ville, je voulus me concerter avec les membres du Conseil sur lesquels je croyais pouvoir compter. Je m'adressai d'abord à Tourolles. Ce pur des purs, chez qui cependant la prudence l'emportait encore sur la pureté, n'avait osé donner sa démission au 20 mars, mais il s'était abstenu de paraître au Conseil depuis cette époque. J'en obtins, pour toute réponse, qu'il comptait plus sur quinze cent mille étrangers pour ramener le Roi, que sur le Conseil municipal, et qu'il n'y reviendrait qu'avec les membres que Bonaparte avait destitués.

u Je me rabattis sut M. d'Aligre, mais à mesure que je lui faisais connaître mon projet, je le voyais

PROJET D ADRESSE AU CO.\SETL MTJNICIPAL. 241

pâlir, rougir, changer de visage; il semblait qu'il se sentit déjà compromis pour m'avoir écouté.

« — Mon cher collègue, me dit-il, d'une voix émue, je n'ai point remarqué dans la révolution qu'on se fût jamais repenti de s'être abstenu. Je pars pour la campagne, ne dites pas, je vous prie, que vous m'avez vu. »

(( Je tournai le dosa cet insigne poltron, et le laissai planté sur ses pieds, me parlant encore dans la rue.

« Je courus chez le préfet Bondy. Ecoutez, lui disje, je vous ai toujours connu pour un galant homme, et un bon Français, il ne s'agit pas de savoir quelle forme de gouvernement ou quel souverain recevra la France, cette question est jugée 11 s'agit de savoir si- Louis XVIII sera rappelé par ses sujets ou imposé par les baïonnettes étrangères, si nous aurons la honte et le malheur de recevoir encore une fois la loi de l'Europe, ou si, notre Roi à notre tête, nous ne ferons pas tous nos efforts pour conserver au moins les apparences de l'indépendance et nous soustraire en partie aux suites d'une seconde invasion. Réfléchissez-y bien, M. de Bondy, avant de me répondre ne consultez que votre patriotisme, et la droiture de votre cœur ! Je ne vous parle pas de votre intérêt, il serait au-dessous de vous de le faire entrer ici en ligne de compte. Voilà un projet d'adresse que j'ai rédigé et qu'en sortant de votre cabinet je veux présenter au Conseil municipal, lisez-le et dites-moi si je peux compter sur vous pour me seconder.

(( Bondy m'avait écouté attentivement ; je voyais sur son visage tout ce qui se passait dans son àme. Il hésitait entre la voix de la Patrie et la fidélité à ses serments; il avait voué à Bonaparte un attachement que les mauvais traitements qu'il avait reçus en 1814 avaient encore augmenté. Il me rendit, après l'avoir I. 16

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