‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 14 sur 203 · Chapitres VIII et IX, 2* partie · texte numérisé non relu

Chapitres VIII et IX, 2* partie

cord de l'ordre et de la liberté, telle est la politique des Essais. Cette ligne politique, trace'e dans un ouvrage de jeunesse, fut celle que M. Mole suivit constamment au cours de sa longue carrière politique et à laquelle il resta toujours fidèle au milieu des révolutions et des changements de régime, auxquels il assista. Naturellement modéré, il s'efforça, dans la pratique des affaires, d'appliquer ses conceptions d'ordre et de modération, et plus tard, devenu chef du gouvernement, il préféra braver l'impopularité, plutôt que de renoncer à ses principes, qui avaient été ceux de toute sa vie.

De l'école de Bossuet qui avait dit que le monde avait commencé par des monarchies et s'y était conservé comme dans l'état le plus naturel, il est en désaccord avec Montesquieu quand il étudie la liberté.

(( Djux livres de l'Esprit des Lois, écrit-il*, sont employés à parler de la liberté ; le premier a pour titre : Des lois qui forment la liberté politique dans ses rapports avec le citoyen.

(( Je n'ai jamais compris cette division. Quel est donc le rapport de la liberté politique avec la constitution? Une constitution peut donner la liberté, mais comment pourrait-elle la ressentir? Je croyais que ce n'eût été que le citoyen qu'il s'agissait de rendre libre, et qu'il n'y aurait que l'homme qui pût tomber dans l'esclavage ou goûter la liberté.

(( Le président de Montesquieu pousse fort loin cette idée. 11 dit encore : « Il pourra arriver que la constitution sera libre, et que le citoyen ne le sera point. Le citoyen pourra être libre et la constitution ne l'être pas. » Oserai-je dire d'un aussi beau génie qu'il parta-

1. Essais de morale et de polilique. Note de la seconde partie,, chap. IV.

geail quelques-uns des préjugés de son temps, et qu'il a payé une sorte de tribut au siècle dont il a fait la gloire? »

Avant de publier ses Essais, M. MoIé en avait coiîfié une épreuve imprimée à M. Joubert. Celui-ci emporte l'écrit h la -campagne, le lit, le relit et l'annote*. « Vous avez vingt-cinq ans! » lui écrit-il en marge de ces mots : « Je n'ai jamais quitté mon sujet, je n'ai jamais cessé' de faire des observations qui s'y rapportent. »

L'honnête Joubert s'elï'raie. de sa façon un peu absolue de trancher. « Jeune homme I comme vous êtes décidé sur des points très contestables. Un peu plus de doutes pour ceux qui doutent », met-il en note. Et ailleurs : « Prenez garde à votre âge, je vous donnerais ici soixante bonnes années au moins. » Chaque page porte des remarques et quelquefois des critiques, le plus souvent des éloges.

Joubert correspond avec lui et lui transmet ses remarques à mesure que sa lecture avance^. 11 lui écrit un jour' :

a J'ai pensé souvent que s'il m'était arrivé de trouver votre manuscrit sur nos grands chemins lorsque je m'y promène, je l'aurais déroulé, et j'aurais dit en y jetant les yeux : Bon ! voilà probablement de notre métaphysique à lieux communs 1

(( J'aurais lu les premières lignes avec ce doute. Hum ! aurais-je dit à la seconde page, il y a du bon là-dedans. Puis, rentré chez moi, le cahier dans ma poche, j'aurais attendu avec quelque impatience l'heure

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