M. MOLE A NEUILLY
prussien, ici régnait la simplicité et le silence; rien au dehors n'annonçait la résidence du vainqueur de Waterloo. Nous errâmes longtemps dans l'obscurité, sans rencontrer un officier ou un soldat pour nous en indiquer l'entrée. Nous pénétrâmes dans une petite antichambre, où un aide de camp nous reçut, puis ouvrant la porte de la pièce voisine, il nous annonça sans autre préliminaire. Ce fut pour moi comme un coup de théâtre; je m'attendais à trouver Wellington seul ou entouré de ses généraux, et j'aperçus derrière lui le prince de Talleyrand, Pozzo di Borgo, le comte de Goltz, Beurnonville et d'autres personnages moins importants.
(( Le duc vint au-devant de Fouché en lui tendant la main avec une expression bienveillante; il me salua de la même manière. Talleyrand fut d'abord de glace pour le duc d'Otrante. Wellington emmena ce dernier dans un coin du salon. De son côté Talleyrand me tint à l'écart, et j'eus avec lui la conversation suivante, que, dans la crainte de l'oublier, j'écrivis dès que je fus rentré chez moi.
(( — Eh bien. Monsieur Mole, que pensez-vous de la situation présente? Tout ce que je vois, tout ce que j'apprends me prouve que nous en jugions mal de loin, cependant notre proclamation de Cambrai vous aura prouvé que je l'avais devinée en partie; le roi s'y engage à compléter la Charte, à donner à la nation, dans toute leur plénitude, les institutions et l'exercice des droits qu'elle réclame. Mais où faudra-t-il s'arrêter? A l'égard des hommes, quelle sera la borne de la rigueur et de l'indulgence? Oserons-nous davantage qu'en avril 1814, ou pouvons-nous moins?
« — Ne vous y trompez pas, interrompis-je, au mois d'avril 1814, comme aujourd'hui, la France
CONVERSATION AVEC TALLEYRAN'D. 261
n'aspirait qu'au repos, elle détestait Bonaparte à cause de son ambition et des calamités qu'il avait attirées sur elle. La première erreur, comme la première faute de cette époque, fut de croire que cette haine pour Bonaparte venait de l'usage absolu qu'il faisait du pouvoir. La nation ne tient tant aux institutions libérales que pour proléger et défendre les intérêts que la révolution a créés ; elles s'en passait sous Bonaparte parce qu'elle ne craignait rien pour ses intérêts; elles les exige sous un Bourbon, parce qu'elle croit ses intérêts incessamment menacés. Rassurez-la et le problème est résolu, mais ne perdez jamais de vue que les nouveaux intérêts et les hommes nouveaux disposent seuls de la force et de l'habileté en France; dans ce Midi même où l'on vous dit qu'ils ne forment pas la majorité numérique, soyez bien sûr qu'ils conservent la prépondérance relative. Là où les hommes nouveaux ne sont pas les plus nombreux, ils sont toujours les plus entreprenants, les plus habiles et les plus forts; il faut les avoir pour soi ou périr.
(( — La lutte, reprit Talleyrand, est entre ce qui est légitime, et ce qui ne l'est pas. L'Europe entière y était comprise. Pour l'Europe la lutte est terminée et la légitimité a gagné sa cause au Congrès de Vienne et dans les champs de Waterloo. Pour la France, la lutte dure encore, et ne peut cesser, j'en conviens, qu'en rassurant les intérêts illégitimes, mais ne peut-on y parvenir qu'en se servant des hommes les plus odieux de la révolution, de ceux que la clémence du Roi avait épargnés en 1814 et qui ont voulu le détrôner cette année?
(( — Si tous les intérêts d'origine illégitime, répondis-je, avaient espéré que le Roi et sa famille
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voulussent franchement les légitimer, il y a longtemps que Louis XVIII serait remonté sur le trône de ses pères. La révolution eût été trop heureuse d'obtenir de lui cette espèce de consécration qu'elle ne pouvait attendre d'un pouvoir usurpé. Elle eût fait aisément le sacrifice de ses auteurs et des hommes souillés de crimes. Elle eût consenti à s'épurer pour que la morale elle-même vînt protéger ses résultats. Je n'ai jamais compris comment, en 1814, vous vous crûtes obligés d'être moins délicats que Bonaparte dans le choix des hommes que vous employiez ; pourquoi vous laissâtes danslaChambre des pairs ces obscurs sénateurs, vil rebut de sa faveur? pourquoi vous rendîtes à Garnot une place qu'il lui avait ôtée? Pourquoi vous réintégrâtes dans leurs grades des généraux couverts de crimes, tels que Lecourbe ou Fournier? La nation reçut avec une tristesse mêlée d'inquiétude ces concessions qui lui faisaient soupçonner votre bonne foi. Elle voyait en même temps appelés aux fonctions administratives et judiciaires des hommes dont elle ignorait jusqu'à l'existence et aux noms. Partout, les émigrés ou leurs amis restés en Franco obtenaient la préférence, tous les emplois, toutes les faveurs ; cette décoration de la Légion d'honneur, symbole de tant de gloire et récompense de tant de blessures, fut prodiguée comme pour l'avilir ; on retira, à ceux qui l'avaient gagnée au prix de leurs travaux ou de leur sang, la pension destinée à nourrir leur vieillesse, et la Croix de Saint-Louis semblait seule honorée. Enfin les dégoûts dont on abreuvait les acquéreurs de biens nationaux, leur exclusion de la maison militaire du Roi et de toutes les places, achevèrent de soulever les esprits; les amours-propres, les vanités s'irritèrent, plus encore que les intérêts ne furent alarmés. Les choses en
vinrent au point qu'il n'était plus possible de calmer les uns, ni de rassurer les autres. Bonaparte en débarquant n'a fait que profiter de cette situation qu'il n'avait pas préparée, de cette conspiration sans conspirateurs de toute la France nouvelle pour un changement quelconque. »
(( La physionomie de Talleyrand, en m'écoutant, était remarquable, la réflexion s'y peint toujours sous la forme de l'accablement, ses lèvres entrouvertes et pendantes, ses yeux fixes et éteints, le relâchement de tous ses membres, le glissement de toute sa personne, lui donnaient l'air d'être écrasé sous le poids des pensées que je lui suggérais.
« — Et l'armée, continua-t-il, en soupirant, fau- ■dra-t-il la reprendre comme l'année dernière, et comme si elle n'avait pas trahi ?
« — L'année dernière, répliquai-je, on a fait tout ce -qu'il fallait pour aliéner l'esprit de l'armée et la rendre irréconciliable avec la cause des Bourbons. On crut «'acquitter envers elle en accablant les maréchaux de grâces et de faveurs. Or, les maréchaux ne sont rien pour elle, à moins qu'ils ne la commandent. Pour «lie, les intérêts sont tout, les opinions ne sont rien ; •elle sera toujours pour le parti qui paye et qui récompense le mieux. Gardez-vous donc de revenir au système des réformes et des demi-soldes. En arrivant, il faut licencier tous les corps, ils s'y attendent, et dès le lendemain, les réorganiser en se servant des mêmes •éléments autrement distribués et répartis. Dans le militaire et dans le civil, vous ne devez exclure et j)roscrire que les fauteurs du 20 mars, s'il y en a. Ceux qui ont seulement subi l'empire des circonstances, ceux qui n'ont fait que défendre et servir leur patrie pendant l'interrègne, n'imaginent pas que vous
ayez rien à leur reprocher; laissez-leur, croyez-moi, leur innocence, autrement vous auriez à pardonner aux quatre cinquièmes de la France, et vous savez qu'en politique, il ne faut jamais compter sur ceux auxquels on pardonne. Trois choses ont désolé l'armée en 1814; la formation de la maison militaire du Roi, le changement de cocarde, et les grades et décorations distribués à des individus qu'elle ne connaissait pas. C'est surtout chez elle qu'on trouve cette haine invé térée de la noblesse.
(( — Il est un dernier point, me dit alors M. de Talleyrand, sur lequel je veux vous consulter : c'est sur les changements à faire à la Charte. Doivent-ils prcccM:ler ou suivre le retour du Roi? Les soumettronsnous aux Chambres et à l'acceptation de la Nation ?
« — L'opinion, répondis-je, ne s'est prononcée sur aucun point aussi fortement; elle demande impérieusement que des modifications soient faites à la Charte, et que la Charte modifiée soit soumise à l'acceptation de la nation ; mais c'est ici qu'on ne saurait procéder avec trop de circonspection et de prudence. On se perdrait également en refusant tout et en accordant tout. Il ne faut pas s'exagérer cette puissance de l'opinion toujours si menaçante en France; elle n'est redoutable que pour ceux qui refusent de la reconnaître ou qui s'en laissent entièrement gouverner. Ce qui plairait le plus généralement, sans doute, serait que le Roi livrât la Charte à l'examen d'une assemblée nationale ou des deux Chambres. Or, je ne crains pas de le prédire, si le Roi le faisait, son trône serait encore une fois ébranlé; les éléments révolutionnaires rentreraient alors dans une fermentation nouvelle, cette fièvre de spéculation, qui affecte depuis si longtemps les cerveaux, se reproduirait dans toute sa force ; les partis,
les factions, les ambitions, les prétentions reprendraient toute leur ardeur avec toutes leurs espérances. Le Roi a donné la Charte, il faut qu'il la modifie et la présente ensuite, avec les changements qu'il y aura faits, à l'acceptation individuelle des Français. Jamais, vous le verrez, les registres de cette espèce ouverts tant de fois pendant la révolution, n'auront renfermé un pareil nombre de signatures, jamais consentement n'aura été plus unanime, surtout si l'on profite du premier moment et de l'élan causé par le retour du Roi. Quant aux additions et changements à faire à la Charte, les plus indiqués sont : l'unité des Ministères, dont elle ne parle pas, et qu'elle aurait dû assurer par des dispositions formelles, la responsabilité des Ministres qu'elle a mal définie et insuffisamment garantie, l'initiative et la proposition des lois qu'elle réserve au Roi et qui devraient appartenir aux Chambres dans l'intérêt même de la prérogative royale, l'hérédité et la constitution de la Pairie pour laquelle elle n'a rien fait, la publicité des séances des Pairs, enfin l'augmentation du nombre des députés et un bon système d'élection.
« — Allons, me dit Talleyrand en me serrant la main, nous verrons tout cela. Je mettais un grand prix à vous entendre avant de voir Fouché. Je vais le rejoindre, mais dites-moi ce que vous pensez de lui.
« — Qu'il veut être ministre du Roi et se le faire pardonner de tous les partis.
« — Eh bien, reprit Talleyrand, en définitif il le sera, mais je veux qu'il en doute, et lui tenir la dragée haute, pour qu'il reçoive nos conditions, et ne prétende pas nous imposer les siennes. Avant que nous nous séparions, je vous dirai encore un mot. »
« En me quittant, Talleyrand alla trouver Fouché et